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C’est quoi le rôle des garçons dans tout ça ?

Posted: septembre 16th, 2011 | Author: | Filed under: Genre, patriarcat | 11 Comments »

J’ai eu une chance de dingue, politiquement. Dès que j’ai été pris par le goût de la révolte, je suis tombé sur des féministes. Au départ, comme tout garçon qui se respecte, je leur ai posé des questions absolument stupides, sans douter de rien. Je me suis fait remettre à ma place vite fait. Alors j’ai voulu comprendre, j’ai persévéré, j’ai lu, je me suis renseigné. Mais surtout, j’ai été guidé, je suis tombé sur des nanas qui ont bien voulu prendre le temps de m’expliquer quelques évidences, de me donner des éléments pour me nourrir et pour pouvoir commencer à réfléchir un peu tout seul sur le sujet. Ce mélange de confrontation et d’échange est une richesse incroyable, et m’a permis d’apprendre beaucoup de choses. J’espère entre temps avoir rendu la pareille aux personnes qui ont bien voulu me soutenir là-dedans.

Mais c’est un équilibre assez précaire. Pour les quelques garçons que je connais avec qui on partage ce vécu, il arrive très vite une autre question compliquée: qu’est-ce qu’on fait de tout ça ? Qu’est-ce qu’on en tire politiquement ? Comment on agit sur cette base ? Parce qu’essayer d’être un garçon correct à titre individuel, c’est mignon, mais c’est comme limiter l’écologie au tri des déchets: c’est un peu court. Il faut donc réfléchir à comment prendre place dans un mouvement contre le patriarcat en tant que garçon, et c’est là que ça se complique.

Je n’ai jamais voulu me dire féministe. Pour moi, le féminisme, de ce que j’en comprend, c’est un mouvement collectif d’auto-organisation des femmes. A partir de là, je n’y ai pas vraiment ma place. Je peux être solidaire, je peux soutenir la lutte, mais ce n’est quand même pas mon mouvement. Je crois que l’auto-organisation, c’est un ingrédient politique indispensable. Sur les lieux de travail, de nos jours, c’est un principe acquis pour l’essentiel (j’ai dit un principe, la pratique peut être différente), et je crois que toutes les bonnes raisons qui font que c’est une bonne idée sur le terrain du travail sont applicables ailleurs. Le patriarcat est un système de domination et, en tant que tel, les seules vraiment aptes à trouver des outils efficaces pour en finir avec lui sont les dominé-e-s au sein de ce système, c’est-à-dire les femmes.

D’ailleurs, historiquement, les outils théoriques et pratiques de cette lutte ont été forgées par le travail politique de femmes. Des hommes ont parfois participé, mais leurs contributions n’ont jamais été essentielles. Pour moi, on touche là à des évidences politiques essentielles, qui fonctionnent aussi dans d’autres domaines. Par exemple, Marx est un génie, mais son travail se base sur le mouvement ouvrier de critique théorique et pratique du capitalisme, pas l’inverse. Sans mouvement ouvrier, pas de Marx. Sans mouvement féministe, pas de critique théorique et pratique réelle du patriarcat. Alors ne pas vouloir me dire féministe, c’est rappeller que j’ai une position fondamentalement différente que celle de n’importe quelle femme quand je parle de genre, même si je peux prétendre lutter contre le patriarcat.

Pourquoi ne pas utiliser, alors, un autre terme qui revient des fois: pro-féministe ? Je l’aime pas. Je ne suis pas pro-féministe. Je n’ai pas une préférence naturelle pour les féministes ou je ne sais quoi. Je ne me suis pas levé un matin en me disant que j’allais kiffer toutes les féministes que je croiserais. Pour moi, ce pro-truc, ça amène la question sur un terrain affectif un peu binaire, genre plateau de télé: « pour ou contre le féminisme » ? Le féminisme est un mouvement social, j’ai pas à être pour ou contre lui, j’ai à le soutenir ou à lui mettre des bâtons dans les roues, et je trouve que ce petit préfixe ne reflète pas ça. Dans le même genre, je ne suis pas pro-palestinien non plus. Je n’ai pas un amour particulier pour les palestinien-ne-s. Tout ce vocabulaire amène, à mon avis, à des contradictions idiotes: on peut être pro-palestinien ou pro-israélien, mais alors ça fait que quand on est l’un, on est anti-l’autre non ? Comment ça marche ?

La question de fond derrière la question de vocabulaire, c’est de savoir c’est quoi le rapport au féminisme. J’ai l’impression que, en général, le féminisme et, de manière plus large, le genre sont perçus comme des sujets. Il y a le travail, les femmes, le colonialisme, la prison, … Tout ça c’est des sujets séparés les uns des autres, sur lesquels on intervient pour donner une position. Une amie rigole (jaune) en parlant « d’antisexisme dans les status« : de nos jours, il faut être antisexiste, c’est bien, alors on le rajoute comme un thème de plus sur lequel il faut avoir des choses à dire, entre le nucléaire et le Moyen-Orient. A ce moment-là, on se retrouve à faire de l’antisexisme une question de principe, déconnectée de nos pratiques et de nos luttes quotidiennes. Ce qui revient à dire que l’essentiel du boulot va être fait par les concernées, c’est-à-dire les femmes.

C’est là que, je crois, on peut jouer un rôle en tant que garçons. J’ai l’impression que le rôle qu’on peut jouer, c’est d’intégrer les outils théoriques et pratiques du féminisme dans nos luttes et dans nos réflexions. Que penser aux questions de genre ne soit pas uniquement réservé à la « commission femmes » ou aux grandes gueules féministes de service.

Si je me sens solidaire avec le mouvement féministe, ce n’est ni par charité, ni par culpabilité, ni pas grandeur d’âme. C’est parce que je pense qu’on ne détruira pas le capitalisme sans détruire aussi le patriarcat. C’est nécessaire de lutter contre le patriarcat si on se veut révolutionnaire, y’a pas à tortiller. Ce qui veut dire que le genre, ça ne peut pas être un truc qu’on relègue dans un coin de nos têtes et auquel on pense quand on manifeste pour le droit à l’avortement. Ça doit être une problématique quotidienne, constante, qui influe sur les pratiques collectives, qui est présente aussi bien qu’on écrive un tract, qu’on parle à des gens ou qu’on fasse une manif.

Vous allez me voir venir avec mes gros sabots, mais un excellent exemple de comment on ne fait pas ce travail à l’heure actuelle, c’est l’affaire DSK. Je l’ai déjà dit dans le texte juste avant, mais c’est incroyable que des organisations féministes aient été les seuls à trouver des choses malignes à dire à ce sujet. Je crois que ce qu’on a vu à cette occasion, c’est qu’au mieux, le patriarcat et tout ce qui va avec (les violences conjugales, les viols, …) était perçu comme une question secondaire. La vraie politique, c’est les insurrections arabes, la crise et les déclarations de Sarkozy.

Comprendre le patriarcat et son fonctionnement, connaître l’histoire des luttes féministes et pouvoir causer autour de ça en tant que garçon, c’est aussi essentiel politiquement que d’avoir lu des choses sur les émeutes de 2008 en Grèce. En comprenant le fonctionnement quotidien du rapport de domination qu’est le patriarcat, on devient aussi plus malin pour comprendre le capitalisme et ses ramifications et lutter contre. On se fait de nouvelles et nouveaux allié-e-s, on découvre des perspectives qu’on avait pas avant. Il n’y a pas, d’un côté l’anticapitalisme et la lutte contre l’Empire, et de l’autre la lutte antipatriarcale. C’est le même monde contre lequel on lutte dans les deux cas, et les deux luttes doivent se nourrir mutuellement sinon elles crèveront les deux.

C’est une des choses qui me met particulièrement en colère dans les textes affiliés à Tiqqun. Cette volonté de prendre de haut la question du genre, de refuser de parler d’une manière ou d’une autre le langage du féminisme, et d’en faire une sorte de critique surplombante comme si c’était pittoresque, certes, mais pas vraiment sérieux. On retrouve aussi cette attitude chez des vieux marxistes fossilisés qui se disent que si Marx n’en a pas beaucoup parlé, c’est que ça ne doit pas être intéressant. D’une certaine manière, c’est ce qui est irritant chez Pierre Bourdieu, dans La domination masculine: il réussit le tour de force de parler du genre et du féminisme comme d’une extension de sa théorie, comme un terrain de plus sur lequel appliquer son savoir déjà existant. Comme si rien, dans la problématique des genres et le mouvement féministe en tant que tel, ne pouvait remettre quoi que ce soit en cause dans sa propre théorie. Il savait déjà tout sur le patriarcat avant même de s’y intéresser, c’est fou, non ?

Je me dis que ce qu’on peut faire en tant que garçon, c’est justement se laisser changer politiquement par le féminisme, s’en nourrir, le prendre au sérieux, en tirer des conclusions théoriques et pratiques nouvelles. Ne pas se dire qu’on sait déjà tout ce qu’il y a en tirer avant même de l’avoir abordé. De nos jours, je ne vois plus de séparations fortes entre ma grille d’analyse « anticapitaliste » et ma grille d’analyse « antipatriarcale« . Il y a de l’antipatriarcat dans mon anticapitalisme et inversement. La lutte contre le patriarcat n’est pas une option, un truc qui fait de nous quelqu’un de bien. C’est une nécessité si on veut réellement transformer ce monde.

En résumé, j’ai l’impression que ce qu’on peut faire en tant que garçon, c’est aider à créer un climat où parler de genre et de patriarcat soit une évidence commune, et pas une lubie de féministe, où c’est pas une nana qui doit forcément poser la question de la conséquence pour les femmes de telle ou telle mesure, ou de telle ou telle lutte. En fait, j’ai l’impression qu’en tant que garçon, on peut apprendre. Mieux encore, on peut utiliser ce qu’on apprend pour explorer de nouveaux terrains et de nouvelles luttes. Le travail antipatriarcal, c’est un travail politique nécessaire (nécessaire à titre collectif hein, ça ne veut pas dire que tout le monde doit bosser tout le temps sur les questions de genre). Mais, en tant que garçon, il faut, au moins, qu’on aie en tête le fait que tant qu’on a pas intégré le genre à nos grilles de lectures, elles sont profondément incomplètes, et on fait des erreurs politiques. Les erreurs, c’est pas grave, on en fait tou-te-s (surtout moi, cela dit), mais ça indique qu’il y a du boulot à faire.

En fait, je trouve que la question de fond là-dedans, c’est de savoir pourquoi on lutte contre le patriarcat (peut-être même pourquoi on lutte en général, d’ailleurs): je ne lutte pas par humanisme, parce que je suis gentil ou parce que je veux sauver des pauvres victimes sans défense. Je lutte contre le patriarcat parce que je veux transformer radicalement ce monde, et que ça passe par le fait de construire des solidarités et des luttes communes. Sans solidarité, on ne changera jamais rien à rien, et soutenir la lutte féministe est une nécessité pour construire des solidarités avec des femmes. D’une certaine manière, la lutte antipatriarcale n’est pas ma lutte, mais elle est néanmoins complètement indispensable pour que ma lutte soit victorieuse. C’est un sacré jeu de funambule, mais j’ai l’impression que la solidarité, c’est toujours un sacré jeu de funambule 🙂

[mise à jour (02/11/11)] Par l’intermédiaire de rezo.net, un autre texte sur le sujet, infiniment plus universitaire, mais assez proche, je dirais: Les hommes proféministes : compagnons de route ou faux amis ? Plein de références utiles.


Classe, race et genre, ou l’affaire DSK

Posted: août 29th, 2011 | Author: | Filed under: Genre, patriarcat | 4 Comments »

Ça doit être un grand classique. On croit qu’on peut être choqué-e et surpris-e par rien, et on se retrouve tout indigné-e et tout scandalisé-e par un truc qu’on a même pas vu venir. En ce moment pour moi, c’est l’affaire DSK. Le racisme de la société française (et américaine) je connais, son sexisme aussi, ses fonctionnements de classe itou. Sauf que non, là, ça m’a pété en pleine tronche.

Histoire de mettre les choses au clair dès le départ: je suis sûr que notre cher Dominique a violé Nafissatou Dialo (la femme de chambre en question). Une relation sexuelle violente (avérée dans le rapport légiste juste après l’agression), de moins de dix minutes entre un homme et une femme ne se connaissant pas, sur le lieu de travail de la femme en question, pendant les heures de travail, c’est un viol, point barre. Dire le contraire, c’est à peu près aussi sensé que de dire qu’un mec qui entrerait dans une boulangerie avec un couteau en réclamant du fric, ça ne serait pas un braquage, parce que peut-être l’employé-e aurait pu lui donner librement un partie de son porte-monnaie en le prenant en pitié (« on peut pas être sûr-e, hein« ). Si, en plus, on ajoute le passé de DSK et l’asymétrie incroyable des positions de pouvoir des deux personnes en question, ne pas croire au viol, c’est à peu près comme croire aux licornes.

Ah si, il reste la possibilité d’un complot inter-planétaire vraiment méchant pour discréditer DSK. Hypothèse qui se base sur l’importance supposée de DSK pour le destin de la France, voire même de la planète entière. Comme si le résultat des élections en France était vraiment déterminé par qui se présente au nom du PS. Comme si la politique du FMI était vraiment déterminée par sa présidence. Depuis l’élection d’Obama, au cas où on avait des doutes, on a bien vu que la présence d’un type ou d’un autre aux postes de pouvoir ne change pas grand choses aux grandes décisions. Et là, on parle d’Obama, le président des USA. Alors, dans le cas DSK, je ne crois pas que quiconque ai pu croire influencer solidement quoi que ce soit en se débarrassant de ce type. A part les médias français, en vrai, DSK importe peu à peu de gens.

D’autant plus que la forme du soi-disant complot semble très très foireuse. Les pros des coups tordus ont toujours utilisé d’autres méthodes: le FBI des années 70 et son programme COINTELPRO de destructions des « organisations subversives » a toujours plus tapé dans les histoires de drogues et les fausses rumeurs propagées pour diviser les gens, du genre « untel a dit ça sur toi, j’te jure » (bon, il y a aussi eu divers assassinats, mais dans le cas de DSK, ça semble inapplicable). Citer ne serait-ce qu’une seule figure publique qui aurait eu à se retirer d’une position politique à cause d’une affaire de viol montée de toute pièce est à peu près impossible (je dis à peu près parce que je ne suis pas omniscient). Cette histoire de fausse accusation pour viol est surtout un cliché cinématographique, une variation autour de la représentation profondément sexiste de la femme fatale.

Alors oui, je crois qu’il l’a violé, mais ce qui est dingue à mon sens, c’est ce qui n’a pas été dit autour de cette histoire, les grilles de lecture qui n’ont pas été utilisées, pas mobilisées, pas approfondie, alors que cette affaire s’y prête tellement.

Le premier truc qu’on oublie très vite et dont on ne parle pas, c’est que Mlle Dialo travaillait. Quand tout ça est arrivé, elle était au boulot. Son boulot, c’est un de ces nombreux travail de service qui sont essentiellement effectués par des femmes, boulots plutôt mal payés, précaires et éprouvants. Pour moi, ça amène des questions. Tiens, par exemple, est-ce que les femmes de chambre font beaucoup face à ça, les viols et les agressions sexuelles ? Se sentent-elles en sécurité dans leur boulot ? Sont-elles soutenues par leur direction en cas d’agressions ? On parle quand même d’une femme violée sur son lieu de travail dans un travail qui, par nature, suppose d’être au contact de client-e-s, essentiellement des clients d’ailleurs dans ce genre d’hôtel. Dans quelle mesure cette agression n’est-elle pas liée à son travail, et donc ne devrait pas déboucher sur une indemnisation spécifique ? Quand un ouvrier tombe de plusieurs mètres dans un chantier de construction, c’est considéré comme ayant un lien avec son travail. Là non. On ne parle pas de Nafissatou en tant que travailleuse.

Il y a pourtant des questions politiques passionnantes: pourquoi ces boulots-là sont-ils essentiellement féminisés, et dans quelle mesure ça contribue encore à placer des femmes dans des situations où elles peuvent facilement être agressées ? Au-delà de la question des agressions, comment se vivent ces rapports de genre au quotidien dans ce genre de boulot ?  Personne dans les médias, dans les syndicats ou dans les orgas de gauche n’a vu cette affaire comme une occasion de parler des conditions de travail dans les métiers de ce genre, de parler de leur féminisation, de la non-reconnaissance d’une réelle qualification, du fait que ce type de salariat est un laboratoire des pratiques patronales les plus crades … En somme, il y a plein de questions fondamentales liées au travail et au salariat à aborder, mais on en fait une « affaire de moeurs ». Comme si il n’y avait pas de questions de classe derrière tout ça.

Plutôt que de parler de ça,  cette affaire a automatiquement été placée sous le signe de la « vie privée ». Du point de vue de DSK, ça a peut-être vaguement un sens. Mais du point de vue de Mlle Dialo, ça n’en a aucun. Elle était sur son lieu de travail, personne de son entourage n’a été impliqué: en quoi ce viol relève-t’il de la sphère privée pour elle ?  Vu que ça implique du sexe, c’est forcément une « histoire privée », n’est-ce pas ? Et, en fait, vu que toute interaction entre un homme et une femme est vue sous une dimension sexuée, et bien tout ce qui se passe entre un homme et une femme, c’est de l’ordre de la « vie privée ». Simple non ? Derrière tout ça, une bonne vieille séparation sexiste: public pour les hommes, privé pour les femmes. Même au boulot, même dans la rue, une femme, quelque part, il ne lui arrive que des trucs privés. Si un client me fout un poing dans la gueule au boulot, les gens ne vont pas se demander « ce qui peut bien s’être passé entre nous » avant d’intervenir. Mais pour une femme, apparemment, ça fonctionne comme ça.

Et c’est le statut auquel Nafissatou a eu droit: « une femme« . Ce déni de la dimension de classe que j’ai mentionné tout à l’heure, il fonctionne pour cette raison. Parce que, fondamentalement, elle ne restait qu’une femme, sans attributs très précis. Automatiquement, sa défense était une question de femmes, une question uniquement et strictement féministe. D’ailleurs, il n’y a (là encore, à ma connaissance), que des organisations féministes (et des femmes) qui ont dit des trucs futés sur la question en France.

Tiens, elle a menti pour obtenir son entrée aux USA. Qu’est-ce que ça veut dire de nos politiques migratoires quand des gens sont obligé-e-s tous les jours de mentir pour réussir à s’installer et travailler dans nos pays ? On ne peut pas dire que Mlle Dialo se soit avérée être une dangereuse terroriste, et pourtant, elle ne serait jamais rentrée sans mentir. Vu les débats qu’il y a en France autour de la question des migrations, on aurait pû relier tout ça, se rendre compte que c’est la même logique qui la place dans une situation à priori illégale là-bas comme ici, et qui se retourne à posteriori contre elle quand elle doit faire face à la justice. Parce que le mieux, pour ne jamais mentir, c’est de ne jamais avoir à le faire, et ce privilège, les personnes migrant-e-s ne l’ont pas. Beaucoup de foin a aussi été fait autour du fait qu’elle a appelé un détenu pour lui parler de l’affaire. Paff, détenu = vilain criminel = horrible racket pour extorquer des thunes à DSK. Sauf que Mlle Dialo est noire, et une quantité absolument astronomique de la population noire américaine passe à un moment ou à un autre par la prison (à un instant t, les noir-e-s représentent 40% de la population carcérale des USA). Donc elle avait des chances, en voulant parler à un proche, de se retrouver à appeller un-e taulard-e. C’est comme ça, et ne pas tenir compte de cet état de fait, c’est ne pas tenir compte de la situation de Nafissatou.

Ce que j’essaie de dire, c’est que tout est là dans ce viol: la classe, le genre, la race. Tout contribue à faire de Mlle Dialo une mauvaise victime, une victime pas assez propre sur elle, pas assez parfaite. En fait, quand je dis que tout contribue, je parle des structures de domination, chacune travaillant de manière complémentaire aux autres pour empêcher la parole. L’articulation des dominations, elle est concrètement à l’oeuvre dans ce viol et dans la manière dont il a été nié: de chaque point de vue, Nafissatou était soit trop, soit pas assez. Elle ne correspondait pas à la victime stéréotypée de viol que nos sociétés sont à peine prêtes à reconnaître du bout des lèvres, alors elle n’avait aucune chance. Le truc, c’est que pour vraiment faire le procès de DSK, dans cette situation, il faudrait faire le procès de toute notre société contemporaine, celle qui envoie les immigré-e-s en taule pour ensuite les forcer à se contenter de miettes, qui prétend « émanciper les femmes » en Afghanistan tout plaçant les femmes migrant-e-s dans des situation intenables et horrible, celle qui est tellement « féministe » que les femmes y font en majorité (quand elles travaillent) des travails précaires et éprouvants les plaçant régulièrement en danger, celle qui réorganise toute la structure du travail pour empêcher les travailleureuses de se défendre matériellement sur leur lieu de travail.

L’articulation des dominations elle est là, dans le fait que derrière chaque viol, la race et la classe ne sont jamais loin. Que le racisme se mélange constamment au sexisme. Que la réorganisation du marché du travail se fait selon des lignes de genre et de race. Le fait qu’il n’y ait eu que des organisations féministes pour porter une parole censée dans cette affaire, c’est un échec. C’est un échec parce que ça vaut dire que les questions de genre sont toujours considérées comme des « question de nana », mais c’est aussi un échec parce que ça veut dire qu’on ne voit pas que toutes ces questions sont liées, que les question ne sont jamais que des questions de genre. Tout comme les questions de classe ne sont jamais que des questions de classe. Qu’on ne voit pas que la réalité dans laquelle on vit est, très concrètement, au quotidien, à la fois patriarcal, raciste et capitaliste, ce qui veut dire que pour analyser et intervenir politiquement sur une situation, il faut intégrer les trois grilles de lecture.

Pour moi, cette affaire DSK, ce viol, ça veut dire qu’on a du boulot, beaucoup de boulot.

[mise à jour (29/08/11)] Entre temps, j’ai découvert par l’intermédiaire de la très chouette Mademoiselle qu’un bouquin allait être publié chez Syllepse à ce sujet: Un troussage de domestique (d’après la délicieuse petite phrase de Jean-François Kahn au sujet de ce viol). Vu que c’est Christine Delphy qui coordonne le bouquin, ça donne confiance. J’en parlerais probablement ici dès qu’il sort.

[mise à jour (13/09/11)] Un troussage de domestique est très bien, mangez-en ! Enfin, plutôt lisez le. Attention quand même à savoir si vous avez l’estomac d’humeur à entendre des saloperies sexistes, racistes et classistes. Même démolies sur un ton offensif, ça peut déprimer à force. En tout cas, pour une compilation de texte, j’ai rien trouvé qui ne m’aie pas intéressé et apporté un nouveau regard sur l’affaire. Voilà. L’introduction a été mise en ligne ici.

[mise à jour (06/10/11)]] Même si elle ne parle pas de licornes (et c’est bien dommage), Mademoiselle résume les hypothèses autour de « ce qui a bien pu se passer dans la chambre du Sofitel » de son habituelle manière acide et efficace: La thèse d’Ivan Levaï (et des autres).


Patriarcat et capitalisme: la question de l’articulation

Posted: décembre 13th, 2010 | Author: | Filed under: Genre, patriarcat | 8 Comments »

On parle souvent de deux vagues du féminisme (en Occident en tout cas, je ne connais pas grand chose à l’histoire du féminisme ailleurs). Il y aurait le premier féminisme, celui qui s’est concentré, du milieu du XIXème siècle à la fin des années 20, autour de la question des droits civiques: droit de propriété, accession à l’éducation, suppression des discriminations de métiers, … Ce féminisme-là a fini par culminer autour de la question du droit de vote, obtenu dans de multiples pays dans les décennies 20 et 30 (la France, où il a été obtenu en 45 est plutôt en retard là-dessus). Après, le mouvement féministe s’éteint, se retrouve en sommeil pendant les années 40, 50 et le début des années 60. Et puis il y a un gros retour du féminisme du milieu des années 60 à la fin des années 70, avant que cette « deuxième vague » ne s’épuise elle aussi dans le grand désastre des années 80.

Politiquement parlant, ces deux vagues féministes étaient très différentes. En un sens, j’ai déjà un peu parlé de la transition entre ces deux vagues dans mes textes sur Freud, avec l’aide de Kate Millett (elle-même une féministe « de la deuxième vague »). Mais entre temps, je me suis rendu compte qu’il y avait une manière plus précise de les caractériser. Je crois qu’on peut parler de féminisme libéral pour le premier féminisme.  Libéral au sens où il repose sur une idée simple: les femmes font face à différentes discriminations qu’il faut combattre une par une, afin d’arriver à un état d’égalité légal et civil qui signifiera la libération des femmes: il faut libérer les femmes des entraves légales qu’elles subissent. En général, ces discriminations vont être interprétées comme des survivances d’un état archaïque de soumission des femmes qui n’a plus de raison d’être. Mary Wollstonecraft, dont j’ai déjà parlé, fournit un excellent exemple de cette théorie féministe: dans son cas, elle défend l’idée que c’est le manque traditionnel d’éducation des femmes qui les empêche de prendre place dans la société de leur temps, qui les empêche d’accéder à la raison.

Ce qui change dans la théorie féministe qui s’élabore au cours des années 60, c’est qu’il ne s’agit plus simplement d’attaquer différentes discriminations isolées les unes des autres ou de mettre fin à des archaïsmes. Petit à petit, l’idée s’élabore que la domination exercée sur les femmes s’articule en un ensemble cohérent; un concept émerge, celui de patriarcat. Le patriarcat, c’est la domination organisée des hommes sur les femmes, avec pour but de maintenir un ensemble de privilèges masculins qui traversent toute la société. Il ne s’agit plus d’un archaïsme, mais d’une réalité actuelle, qui se maintient afin de fournir des avantages concrets aux hommes, ici et maintenant. C’est cette théorie politique qui va fournir le fameux féminisme radical qui fait si peur. Radical, parce qu’une fois placé dans cette perspective, combattre chaque discrimination subie par les femmes séparément semble insuffisant: il faut s’attaquer à l’origine de la domination, c’est à dire au système patriarcal.

La comparaison avec le mouvement ouvrier peut, à mon sens, être intéressante. Un mouvement ouvrier radical et autonome des luttes de la bourgeoisie commence à exister à partir du moment où, au milieu du XIXème siècle, il réussit à élaborer une théorie du capitalisme et de l’exploitation (et là je ne parle pas uniquement de Marx, qui ne fait que formaliser et systématiser l’énorme réflexion élaborée par le mouvement ouvrier pendant des années). A partir de ce moment là, il ne s’agit plus uniquement pour les ouvrier-e-s de réclamer telle ou telle réforme: il leur faut élaborer un programme (réformiste ou révolutionnaire, en fonction de l’option politique choisie) pour arriver à briser le capitalisme en tant que système, et en finir avec lui (bon, malheureusement, ça n’a pas tout à fait fonctionné). Formuler l’existence de l’exploitation permet d’analyser le capitalisme en tant que système cohérent à affronter, j’en ai déjà parlé. De la même manière, j’ai l’impression que la grande découverte du féminisme radical sera celle du travail invisible des femmes (comme par exemple le travail domestique, mais pas seulement), de toutes ces tâches que le patriarcat force les femmes à accomplir sans qu’elles soient reconnues socialement. A partir de cette découverte, le patriarcat devient un ensemble de mesures qui ont pour but de perpétuer ce travail forcé des femmes, comme le capitalisme est un système cohérent travaillant à extraire du surtravail des prolétaires (on peut dire  « des salarié-e-s » si on veut un mot qui sonne plus moderne).

C’est là que les ennuis commencent. Le monde social réel (notre monde, quoi) n’est ni purement capitaliste, ni purement patriarcal, il est les deux à la fois. On a affaire à deux cohérences différentes: fonctionnent-elles en harmonie ? en conflit ? avec un mélange des deux ? la logique patriarcale est-elle plus forte que la logique capitaliste ? est-ce que c’est l’inverse ? ou alors est-ce que ça dépend des situations ? J’ai déjà commencé à aborder cette question quand j’ai parlé de Sylvia Walby, et elle est tout sauf simple. La stratégie de la gauche anticapitaliste a souvent été de contourner la difficulté (en toute bonne foi ou non) en niant plus ou moins les apports du féminisme radical: le patriarcat ce n’est pas important ou ça n’existe pas, tout est de la faute du capitalisme, donc, après la révolution socialiste, les problèmes des femmes seront automatiquement résolus. La position « marxiste » orthodoxe par rapport à ça est celle-ci. Sauf que, bien évidemment, elle ne résout rien, vu qu’elle ne revient qu’à renoncer à tous les rapports théoriques du féminisme contemporain, et donc à se condamner à être à peu près aveugle théoriquement autour des questions de genre. Il n’y a pas besoin d’aller bien loin pour voir les ravages que ça peut faire.

C’est avec ce contexte en tête que j’ai été surpris par le dernière numéro d’une revue d’ultra-gauche, Théorie communiste. Surpris parce que, sur la couverture, il y avait un titre d’article alléchant: La distinction de genres. Dans cet article, il y a une tentative de penser cette fameuse articulation entre capitalisme et patriarcat, en s’appuyant à la fois sur des bases marxistes contemporaines et sur des théories féministes actuelles: la lutte contre le patriarcat comme une révolution dans la révolution anticapitaliste. Pour reprendre les mots de TC:

« l’enjeu de préciser la dynamique propre du rapport de genres, c’est aussi de pouvoir penser comment et pourquoi les futures ex-femmes – qui seules poseront en actes la nécessité de l’abolition des genres du fait de leur place dans leur rapport contradictoire homme/femme – auront à s’affronter aux futurs ex-hommes dans le cours de la révolution pour pouvoir dépasser cette division ».

Mais commençons par le commencement. TC peut être particulièrement aride et difficile à comprendre, mais je vais essayer d’exposer un peu la logique du texte. Au centre de ce texte de TC, il y a le concept marxiste de mode de production. Les humain-e-s sont lié-e-s entre elleux par des rapports de production, des rapports sociaux orientés vers la production de leurs moyens d’existence (nourriture, vêtements, logement, …). Un mode de production, c’est un ensemble cohérent de rapports de production, c’est-à-dire un ensemble de rapports de production qui fonctionne et peut se reproduire lui-même pendant une certaine période de temps. Ce mode de production détermine la dynamique d’une société donnée, puisqu’il détermine la dynamique des rapports sociaux humain-e-s. Notre mode de production contemporain est fondé sur la propriété privée des moyens de production, sur l’exploitation: c’est le capitalisme.

Tous les modes de production qu’on a connu jusqu’ici sont fondés sur la force productive de la population, plus précisément sur son augmentation. C’est là que le patriarcat entre en scène: le patriarcat assure la production de la population en tant que force de travail. Le patriarcat assigne un rôle à une catégorie de la population, celui de renouveler la force de travail, force de travail qui est à son tour utilisée pour produire le reste de ce qu’il faut produire. Cette catégorie de la population, c’est les femmes, et renouveler la force de travail, ça implique de faire à manger, de créer un espace de repos qui est le foyer, de soutenir affectivement les travailleureuses, … Le rôle social spécifique des femmes, ce qui leur est imposé, c’est de maintenir en état de marche la force de travail, de fabriquer des individu-e-s utilisables pour produire. Le genre existe sur cette base: il y a des hommes et des femmes, parce qu’il y a des gens qui produisent et d’autres qui assurent la reproduction des producteurs.

Ce que TC propose comme articulation du patriarcat et du capitalisme, c’est donc un capitalisme qui repose sur le patriarcat: le capitalisme exploite un prolétariat (qui inclut des femmes) qui est produit et reproduit par le patriarcat. Il y a deux appropriations, l’appropriation du travail des femmes dans le patriarcat et l’appropriation du travail des salarié-e-s dans le capitalisme, et la première appropriation patriarcale permet le fonctionnement de la deuxième appropriation capitaliste. Par contre, l’appropriation patriarcale ne se met en place que si la deuxième appropriation existe, puisque (re)produire une force de travail s’il n’y avait pas de mode de production pour l’utiliser n’aurait aucun sens. Le patriarcat est donc un système qui n’existe qu’en articulation avec un mode de production donné: à notre époque il s’agit du capitalisme, mais le patriarcat s’articulait dans le passé avec le mode de production féodal, par exemple. Ainsi, le patriarcat est autonome du capitalisme, mais dépendant de l’existence d’une société de classe en général, peu importe laquelle.

De là cette idée de révolution dans la révolution que TC met en avant: une révolution anticapitaliste amènera à la racine du problème, qui est l’existence de sociétés de classes dont le capitalisme fait partie, mais cette existence ne peut-être remise en cause que par une seconde révolution, une révolution antipatriarcale, qui peut elle seule mettre fin à ces sociétés de classe. Le prolétariat pousse les contradictions internes du capitalisme pour le mener à sa perte, mais, une fois arrivé à un certain point du développement des contradictions capitalistes, une révolution contre les genres est nécessaire pour pouvoir se débarrasser définitivement de la domination. Dans ce schéma-là, la lutte antipatriarcale prend place dans le cadre de la lutte des classes (c’est-à-dire qu’une lutte de femmes est aussi une lutte sociale), mais doit la dépasser pour pouvoir amener au communisme. Si une offensive anticapitaliste se révèle incapable de s’attaquer au patriarcat, elle échouera, mais une offensive antipatriarcale n’est possible qu’en s’attaquant aussi au capitalisme, puisque le patriarcat n’existe pas indépendamment du capitalisme. Il s’agit donc, dans cette vision, de penser deux mouvements interdépendants sans que l’un ne soit réductible à l’autre, ou que l’un ne soit prioritaire: lutte de genre avec la lutte des classes, mais lutte de genre au-delà de la lutte des classes.

Concrètement, ce schéma peut expliquer le fait qu’à un certain stade de toutes les luttes sociales contemporaines, la question de la lutte autonome des femmes surgisse, mais que cette lutte doive se faire en conflit avec les camarades masculins dans les luttes (TC donne en exemple les groupes de femmes dans la lutte des piqueteros en Argentine, mais je crois qu’on peut voir ça aussi dans la commune d’Oaxaca aussi par exemple, et ainsi de suite). Mais il explique aussi le fait que les grandes poussées féministes correspondent historiquement aussi à des grandes montées de la lutte des classes, et s’appuient sur ces grandes montées. Il n’y a pas de contournement du problème possible, les deux luttes doivent se mener de front dans leurs contradictions pour pouvoir réussir à accomplir ce qu’on souhaite accomplir.

Bon, l’argumentation de TC est plus complexe et plus développée (le texte fait une vingtaine de pages), mais j’espère avoir réussi à en faire une petite synthèse. Elle parle au marxiste qui est en moi, mais elle est aussi une des seules réflexions théoriques anticapitaliste que je connaisse à essayer d’intégrer profondément des éléments de théorie féministe au son sein, tout en admettant les problèmes que ça peut poser. Après, ça reste relativement abstrait, et c’est pas forcément simple d’en tirer des positions pratiques immédiates, ce qui tend à me faire dire que ce n’est qu’un point de départ, qu’il faut approfondir tout ça pour en tirer quelque chose d’utilisable. Et puis, que faire des questions de race dans tout ça ?

PS: Ecrire un texte sur le féminisme en regardant Grey’s Anatomy, je sais pas si c’est l’ultime chic post-moderne, mais c’est étrange en tout cas.


Bingo anti-féministe

Posted: décembre 12th, 2010 | Author: | Filed under: Genre, patriarcat | 1 Comment »

En me baladant sur internet, j’ai trouvé un bingo anti-féministe (on peut aussi parler de business loto) très pertinent. J’en ai parlé à une camarade, qui a décidé de le traduire pour le plus grand plaisir des petit-e-s et des grand-e-s: Bingo anti-féministe .

Pour reprendre les mots du blog le publiant au départ:

Si vous vous sentez frustrée au cours d’une conversation féministe avec quelqu’un qui paraît décidément ne rien comprendre, jeter un oeil  à cette carte de bingo. Votre adversaire aura probablement dit 3, 4 ou 5 de ces phrases pendant la conversation.

Si vous êtes un homme qui essaie de ne pas se comporter comme un crétin dans les conversations féministes mais qui n’y arrive toujours pas, ça peut peut-être utile d’analyser ce que vous avez dit pour voir si vous n’avez pas utilisé involontairement un de ces clichés.


J’aime pas Freud non plus (II)

Posted: mars 26th, 2010 | Author: | Filed under: Genre, patriarcat | Commentaires fermés sur J’aime pas Freud non plus (II)

Après avoir donné le contexte dans lequel je verrais Freud, je me jette à l’eau.

En parlant de Spinoza, j’avais essayé de montrer comment il voyait la connaissance comme l’outil permettant de dépasser et de contrôler les passions. Dans de XVIIème siècle en Europe, à un moment et à en lieu où les Lumières allaient se développer et promettre l’émancipation de l’humanité par l’usage de la raison, ça semblait logique. A l’époque de Freud, le problème est que les mouvements ouvriers et féministes se sont particulièrement bien appropriés cette raison universelle des Lumières pour démontrer l’injustice de leurs conditions et démonter toute prétention des dominations patriarcales et capitalistes à être inévitables et fondées sur le simple cours naturel du monde.

"Honteux de l’abrutissement dans lequel on le plonge, instrument matériel, l’ouvrier veut aussi faire preuve qu’il est une machine intelligente, accessible, plus que les ‘civilisés’ peut-être, aux nobles et généreux sentiments. […] Notre but aussi, c’est d’abord et surtout de nous procurer, à nous ouvriers, […] une école mutuelle pour l’amélioration de notre intelligence, […] c’est de suppléer à notre défaut d’éducation", dit Emile Varin, chef d’atelier français en 1839, dans un texte contre la "paternité philantropique" des bourgeois aux nobles sentiments voulant "aider" les ouvriers (tiré de La parole ouvrière, très chouette recueil de textes ouvriers du XIXème siècle français). Défaut "d’éducation", mais certainement pas d’intelligence, et ce texte entend justement appeller à la création par les ouvriers eux-mêmes d’un livre qui compilerait l’expérience ouvrière et les réponses politiques qu’ils entendent donner à leur situation. Auto-éducation ouvrière fondée sur le potentiel intellectuel universel de tout être humain (ou en tout cas de tout homme, les femmes n’étant pas présentes dans cette "parole ouvrière").

De la même manière, le point de départ d’un des premiers manifestes féministes à être largement publié et discuté est que "la supériorité de l’humanité sur le reste, plus simple, de la création réside […], aussi sûrement que deux et deux font quatre, dans la Raison" (Mary Wollstonecraft, Défense des droits de la femme). Tout le reste du manifeste repose sur cette "Raison", universellement partagée par les êtres humains, mais qui n’est pas cultivée par la société chez les femmes, ce qui met les femmes dans une situation d’infériorité perpétuelle les empêchant de remplir les innombrables rôles qu’elles pourraient avoir dans la société. L’éducation doit apporter l’émancipation, permettant aux femmes de prendre leur juste place.

Ainsi, la philosophie de l’époque moderne (Descartes, Spinoza, …) était la vision du monde d’une bourgeoisie entendant bien voir son importance reconnue dans le futur, mais cette même bourgeoisie commençait, quelques siècles plus tard, au début du XXème siècle, à être prise au mot de sa propre philosophie par des individu-e-s qu’elle aurait probablement souhaité plus passifs et passives. Freud va, avec d’autres, commencer à fournir des débuts de réponse idéologiques à cette menace, je crois, et c’est en tout cas comme ça que je le comprend.

J’ai aussi fait le parallèle historique Spinoza/Freud parce que je pense qu’il y a un lien théorique intéressant entre ces deux là. Je m’explique: chez notre philosophe juif, la question de la division entre sujet (actif) et objet (passif) était fondamentale; en un sens, le mouvement éthique de Spinoza tient dans le fait de cesser d’être objet de passions pour arriver à être sujet de connaissances: atteindre la béatitude, c’est devenir Dieu, le sujet absolu, qui pense tout ce qui arrive sans jamais être pensé par quelqu’un-e d’autre que lui-même. Chez Freud, le sujet est différent: il n’est plus un sujet pensant, mais un sujet de pulsions, un sujet désirant. Mais, malgré une nature radicalement différente du sujet, cette dualité entre le sujet et l’objet du désir est tout aussi fondamentale chez Freud que l’était la dualité entre le sujet de l’objet de la connaissance chez Spinoza. Chez l’un comme chez l’autre, être sujet ou être objet d’une action donnée est une loi naturelle, et il s’agit de devenir de plus en plus sujet en s’arrachant à sa condition de départ, à sa condition d’objet.

Le point de départ de Freud, c’est la "libido", énergie sexuelle mais pas seulement, au sens où elle n’est pas seulement liée à l’acte sexuel, mais au désir en général, aux "pulsions" primaires. Au cours de ses expériences cliniques de psychologique, Freud va découvrir l’importance du corps, de la sexualité et de la sensualité en général dans les comportements humains, et va en tirer un concept général. Comme le dit l’article wikipedia, le terme de libido vient de Spinoza au départ, il se trouve dans la dernière définition de la partie III, défini comme "l’amour de l’union sexuelle" (ou de "l’union des corps" dans une autre traduction) et se trouvant au côté de "l’avarice", de la "luxure" ou de "l’ivrognerie". Freud va tirer le mot du latin de Spinoza, et l’utiliser comme concept exprimant cette énergie sexuelle dont il était en train de théoriser (dans l’hilarité générale au moment de ses premières publications) qu’elle était le moteur essentiel des actions humaines. Comment Freud fait il fonctionner ce glissement d’une passion, négative en tant que telle, à une énergie qui traverse toutes les actions humaines ?

Ce glissement fonctionne à l’aide d’un autre concept que Freud lance, celui de "sublimation". La sublimation, c’est la transposition d’un objet d’une pulsion à un autre, plus reconnu et valorisé socialement. Freud a développé cette idée pour établir une psychologie du processus artistique: les oeuvres artistiques auraient un contenu sexuel caché, latent, et serviraient en fait de moyen pour exprimer les pulsions de l’auteur-e, quand les pulsions ne peuvent pas trouver de satisfaction dans le monde réel. Au fil de son oeuvre, Freud va approfondir cette vision jusqu’à aller vers une grande fresque où tout le processus de civilisation, de production d’une culture humaine, est présenté comme le produit de ce détournement de l’énergie sexuelle primaire vers d’autres buts. La civilisation d’après Freud est bâtie sur le transfert de pulsions sexuelles fondamentales, qui ne peuvent pas être satisfaites et qui vont donc être transférées vers d’autres activités (le fameux "complexe d’Oedipe" prend place dans ce cadre, version familiale du mouvement plus général). Par rapport à Spinoza, le retournement est complet: les passions sont réorganisées autour d’une passion centrale qui est le désir sexuel, et c’est cette passion sexuelle même qui déboucherait sur la raison et son usage. Chez Spinoza, les passions existaient là où la compréhension faisait défaut, c’est-à-dire là où la raison n’était pas. Au contraire, chez Freud, la force de la raison est directement liée à la force de la libido interne qui la soutient.

C’est là que la théorie de Freud peut être utilisée facilement pour renforcer des vieilles théories inégalitaires. Comme l’analyse Millett quand elle parle de la vision des femmes d’après Freud, pour justifier une inégalité entre des groupes sociaux, il suffit dans la théorie de Freud d’arriver à argumenter qu’un groupe donné à une libido moins forte que l’autre. Dans le cas des femmes, Freud lui-même va justifier ça au moyen d’argumentations un peu ridicules sur l’infériorité du clitoris féminin sur le pénis masculin, et sur le supposé sentiment d’infériorité que les femmes vont développer en retour (la lecture de Millett sur cette argumentation freudienne est particulièrement drôle). Indépendamment de la force (ou plutôt de la faiblesse) des arguments de Freud dans le cas des femmes, l’outil théorique donné pour justifier une inégalité est puissant: il suffit de trouver une différence physique entre groupes, elle va se traduire sur le plan symbolique par l’intermédiaire du développement de la libido, et va finir par déboucher sur une inégalité de libido justifiant une inégalité sociale réelle étant donné qu’une libido inférieure entraîne des contributions moindres à la société. On se retrouve ainsi à pouvoir justifier les inégalités sociales par des démonstrations biologiques ou pseudo-biologiques, habillant la domination avec le langage de la science, comme le dit si bien Millett.

C’est une idée dans l’air du temps de ces décennies là: justifier l’idée de hiérarchie sociale par des forces primales, des différences d’énergie fondamentales entre dominant-e-s et dominé-e-s. Il y a la "volonté" chez Schopenhauer ou Nietzche, ou les délires sur le "sang" et sa force chez les nazis (sans prétendre que ça soit la même chose, hein, je cherche pas à dire que Nietzche était nazi). D’une manière qui me semble assez similaire (je vais me faire taper dessus, je sens), l’insistance sur le "self-made man" qui conquiert le monde par son courage et la force de son ambition, à la mode aux USA à l’époque, me semble une manière de justifier les inégalités sociales croissantes batie sur le même modèle: les pauvres le sont parce qu’ils manquent de force, de cran. Dans tout les cas, l’idée c’est de remplacer des distinctions sociales qui fonctionnaient de manière rigide, assignant des positions fixes aux gens, par des hiérarchies sociales plus fluides, différences de degré plutôt que différences absolues. Tous les discours pseudo-fascistes des années 30 sur la perte de la "force vitale de la nation" et la renaissance de la virilité conquérante fonctionnent sur cette idée de remplacer, pour définir l’humanité d’un-e individu-e, la raison maintenant considérée comme partagée par tou-te-s, par une force qu’on peut quantifier, la quantité supposée permettant de déterminer la valeur d’un-e individu-e ou d’un groupe.

Un autre cadre théorique que va fournir Freud pour justifier les dominations, c’est de dire que tel-le ou tel-le individu-e ne réussit pas dans la vie parce qu’il se laisse aller à ses pulsions sexuelles, et donc qu’il gaspille sa libido plutôt que de la sublimer en produisant, en travaillant. Ce sera un best-seller de l’idéologie de droite du début du XXème siècle. Là encore, la théorie freudienne permet de reformuler des vieilles idéologies réacs (sur les noirs ou les pauvres qui sont des bêtes et ne savent pas se contrôler) dans un nouveau langage, appuyé sur les sciences montantes de l’époque, notamment la biologie.

De manière plus profonde, ce qui est en jeu à mon sens chez Freud, c’est une certaine vision de la sexualité (et de la sensualité), basée sur la séparation entre le sujet et l’objet du désir dont j’ai parlé plus haut. Les "pulsions" de Freud sont des désirs qui ne vont que dans une direction, la réciprocité entre la personne désirante et la personne désirée est assez secondaire. La force de cette pulsion est liée à l’état interne de la personne désirante, pas à la réponse de la personne désirée. La personne (ou l’objet d’ailleurs) désirée peut à son tour renvoyer quelque chose qui va éventuellement produire un effet sur la personne désirante, mais cela ne revient qu’à inverser les rôles, pas à envisager sexualité et sensualité d’une manière basée sur la réciprocité. Le désir, c’est un mouvement qui va de l’intérieur vers l’extérieur, et la seule chose que peut faire l’objet extérieur, c’est résister ou se soumettre à ce désir (Freud ne donne aucune idée de ce qu’être désiré de cette manière peut bien faire comme effet, par exemple). Le désir ne se créé pas à travers une transformation réciproque de deux personnes, à travers un lien qui se tisserait graduellement. Il est présenté comme égoïste et brutal, sous les traits de la domination. Je crois que Freud a joué un rôle fondamental dans l’établissement de cette représentation moderne de la sexualité, particulièrement masculine, comme quelque chose de forcément bestial et violent, ou en tout cas de fondamentalement individualiste et égoïste.

D’une certaine manière, je crois que ça correspond à l’approfondissement de la domination capitaliste. Là où la bourgeoisie naissante de Spinoza ou Descartes voyait le monde rationnel comme fonctionnant autour d’un sujet libre et autonome pensant un objet passif et soumis (ça transparaît clairement dans les grandes phrases de Descartes sur la nécessité de "dominer la Nature", annonçant la révolution industrielle), Freud étend ça au monde des intime des passions, et la continuité entre les deux est là: connaissance ou désir, tout doit fonctionner avec deux pôles, un pôle objet/passif, un pôle sujet/actif. La nouvelle phase du capitalisme va se nourrir tout autant des passions, et je crois bien qu’on voit naître à ce moment là cette fameuse société de consommation, qui fonctionne tant par la sensualisation des objets que par la mise en objets de la sensualité. 

En écrivant ces derniers textes, j’ai voulu faire partager mes réflexions sur les liens entre capitalisme et patriarcat, comment les deux dominations se nourrissent l’une de l’autre, mais aussi essayer de lier des réflexions historiques plus générales à des évolutions intimes liées à nous et influant sur notre manière de de désirer les un-e-s les autres. J’espère que ça parle un peu 🙂