Refuser la victimisation : une défense de la résistance palestinienne

Posted: juillet 16th, 2014 | Author: | Filed under: Pays arabes, palestine, Traduction(s) | No Comments »

Penser les tirs de roquettes de Gaza comme un contre-discours. Ce qui compte avec cette forme de résistance, ce sont moins les dégâts causés que l’affaiblissement des systèmes de privilèges dans un contexte anti-colonial.

Je me demande si, lorsque l’armée coloniale d’Israël bombarde Gaza, les palestinien-ne-s ne devraient pas attraper leurs guitares, leurs pianos et leurs flonflons, se tourner vers les oppresseurs qui les survolent avec leurs hélicoptères et leurs F16 et commencer à chanter une ballade pacifique. Peut-être qu’à ce moment-là, nous réussirons enfin à impressionner les « expert-e-s » et les papillons de la « résistance non-violente ». Je me demande aussi au nom de quoi, au nom de quel vécu, ces expert-e-s et ces papillons se sentent autorisé-e-s à nous demander de déposer nos armes. Ça n’a aucun sens.

La question présente est une question de privilège, de privilège qui doit être combattu et démantelé jusqu’à ses fondations les plus profondes. Dans leurs revendications « radicales », les Jacobin-e-s de la Révolution Française n’allaient pas jusqu’à réclamer la liberté pour les esclaves noir-e-s d’Haïti et des autres colonies françaises. Les Jacobin-e-s d’aujourd’hui défendent une conception de la liberté qui attend, qui exige, des palestinien-ne-s, non seulement qu’ils et elles chantent patiemment pour la paix, mais qu’illes dénoncent au passage la lutte armée. Je me dois d’être juste avec les Jacobin-e-s, illes ont bel et bien revendiqué l’égalité, mais uniquement pour les mulâtres propriétaires d’esclaves noir-e-s. Ironiquement, cette revendication ressemble furieusement aux appels des éléments « progressistes » de la communauté juive, en Israël et ailleurs. Ces « progressistes » demandent à Israël « d’accorder » aux citoyen-ne-s de seconde zone d’Israël, c’est à dire à la minorité palestinienne, les privilèges dont bénéficient leurs compatriotes juif-e-s. Cette idée d’intégration, qui tient plutôt pour moi de l’assimilation, suppose que l’État est le protecteur absolu de ses citoyen-ne-s et la source de toute justice, plutôt que l’origine de pratiques et d’idéologies coloniales, ce qu’est clairement l’État colonial d’Israël. En d’autres termes, cette proposition part du principe que les palestinien-ne-s ont un problème avec les lois de l’État plutôt qu’avec l’État lui-même. Même cette séparation libérale entre « l’État » et « ses lois » est problématique.

Les roquettes de la résistance tirées depuis la bande de Gaza sont un antidote indispensable à ce discours. Les habitant-e-s juif-e-s d’Israël doivent comprendre qu’ils et elles ne seront pas en sécurité tant qu’illes ne retourneront pas leur colère et leur frustration contre leur propre système de privilèges et leur propre idéologie raciste ; tout gouvernement israélien, qu’il soit de gauche ou de droite, incarne ce système et cette idéologie. Personne ne leur demande de partir, mais illes doivent accepter la résistance palestinienne tant qu’illes acceptent l’arrogance caractérisée de l’idéologie sioniste. Le potentiel radical des roquettes palestiniennes et des sirènes d’alarmes qui les accompagnent, tient dans leur capacité à déstabiliser un système privilégiant les israélien-ne-s juif-e-s au détriment des palestinien-ne-s, colonisé-e-s et déplacé-e-s. Les roquettes sont tout simplement une affirmation radicale d’existence et une expression directe d’auto-détermination. Les Jacobin-e-s doivent, illes aussi, comprendre cette réalité.

Aujourd’hui, les Jacobin-e-s, dont certain-e-s membres de la classe dirigeante palestinienne souffrant probablement du Syndrome de Stockholm, utilisent, consciemment ou non, une rhétorique proche de la position israélienne officielle et cherchent à monter la population contre la résistance. Illes disent que le Hamas est responsable des victimes civiles à Gaza. Ils s’accordent à dire que les roquettes du Hamas sont inutiles et ne font que provoquer des représailles israéliennes, que le Hamas exploite la population civile en la laissant sous les bombes pendant que les dirigeants du mouvement se terrent. Cet argument n’est en pas un, il ne fait que montrer une complète incompréhension de la situation. Israël ne peut pas, logiquement parlant, riposter. Israël est né en mai 1948 après un nettoyage ethnique massif qui a entraîné l’expulsion de la majorité de la population palestinienne indigène. Chaque roquette, manifestation ou pneu brûlé par un-e palestinien-ne est une réponse. La résistance palestinienne continuera jusqu’à ce que la Palestine soit libérée, et je parle bien de la Palestine historique. Pour dire les choses clairement: les palestinien-ne-s tirent des roquettes sur un territoire qui leur appartient.

D’une manière différente mais proche, les remarques à propos de « l’inutilité » des tirs de roquettes indiquent un manque sévère de perspicacité. La résistance palestinienne ne date pas d’hier et ne disparaîtra pas demain. Le chemin vers la libération, est bien un chemin, c’est-à-dire un processus plutôt qu’un point isolé. Les tirs de roquettes, tout comme la désobéissance civile, font partie de ce processus qui a commencé bien avant la naissance d’Israël. Les émeutes de Yafa (Jaffa) en 1921, la Grande Révolte de 1936-1939 et les deux premières intifadas sont des exemples d’un processus plus large où Israël tente, avec le soutien des États-Unis et de l’Union Européenne, d’éradiquer la conscience politique palestinienne.

Ces discours défaitistes qui cherchent des justifications à Israël ressortent chaque fois qu’Israël bombarde la bande de Gaza ou mène une opération militaire en Cisjordanie, utilisant régulièrement la mort de civils pour condamner moralement la résistance. Ces arguments sont flous, voire même hypocrites. En tant que pouvoir colonial, Israël n’a pas besoin de justification pour s’en prendre à des civils. Roquettes palestiniennes ou pas, l’État colonial d’Israël discrimine, tabasse, emprisonne et assassine les palestinien-ne-s tous les jours. Par exemple, Tariq Abou Khdair, un palestinien de 15 ans a été battu par les soldats coloniaux d’Israël, arrêté après son tabassage, confiné dans sa maison et a dû payer plus de 650 euros d’amende sans procès, sans avoir été inculpé, sans avoir rien fait. Mohammed al-Dourra, assassiné dans les bras de son père le 30 septembre 2000 à Gaza est un autre exemple des agressions commises par un pouvoir colonial déchaîné qui prive systématiquement ses sujets de leur humanité.

Les combattant-e-s armé-e-s palestinien-ne-s ne peuvent être compris que dans ce contexte plus global : ce sont des sujets coloniaux d’Israël qui, comme Sans Souci à Haïti, comme le FLN en Algérie, comme l’IRA en Irlande, refusent la soumission de leur peuple à une domination coloniale. Reprocher aux opprimé-e-s, dont font partie les combattant-e-s palestinien-ne-s, de lutter contre leurs oppresseurs est une faute morale dont les pacifistes, défaitistes et défenseurs d’Israël ne parlent pas. Le meurtre de civils ne cessera pas quand la résistance arrêtera de combattre au côté de son peuple, mais quand Israël décolonisera la Palestine.

Pour finir, les Brigades al-Qassam du Hamas n’ont jamais été le seul groupe armé de Palestine. Les Brigades des Martyrs d’al-Aqsa du Fatah, les Brigades Abu Ali Mustafa du mouvement marxiste-léniniste FPLP et les Brigades al-Qods du Jihad Islamique restent toutes, à des degrés divers, actives dans la lutte anti-coloniale en Palestine. Voir la résistance palestinienne comme uniquement « islamiste » est donc faux et ne fait que permettre à Israël de nourrir la haine islamophobe rampante chez ses citoyen-ne-s juif-e-s.

Pour revenir à Haïti, un certain Jean-Baptiste Sans Souci, dont j’ai parlé plus haut, était un esclave noir sous la colonisation française. Pendant la Révolution Haïtienne de 1791, Sans Souci, abandonné par Toussaint Louverture, un leader révolutionnaire créole qui avait négocié avec le gouvernement français, a refusé la soumission de Louverture, a pris les armes et a combattu férocement l’armée française. Après avoir vu la force morale de Sans Souci et de ses troupes, Louverture, qui soutenait le gouvernement français après sa défaite, a rejoint à nouveau les forces révolutionnaires. Sans Souci a été assassiné en 1803, mais Haïti a obtenu l’indépendance l’année suivante, en 1804. Il y a plus à dire sur la révolution haïtienne que je peux le faire ici, mais ce résumé terriblement bref me permet de souligner deux points. Premièrement, Haïti n’a pas obtenu son indépendance en signant un traité avec la France comme l’avait fait Louverture, mais par la force morale de ses armes, force qui a obligé le gouvernement français à se soumettre à la volonté du peuple qu’il avait réduit en esclavage. Deuxièmement, les armes de Sans Souci n’ont pas fait qu’obtenir une victoire militaire contre une armée française bien plus puissante : la légitimité morale de la cause de Sans Souci a fait tomber les complexes d’infériorités incarnés par Louverture et a renversé les systèmes de privilèges.

Le modèle révolutionnaire palestinien doit être la Révolution Haïtienne de 1791, pas la Révolution Française de 1789.

[Texte original: Rejecting victimhood: the case for Palestinian resistance avec un grand merci à l’auteure @RanaGaza et à @OpenDemocracy pour l’autorisation de traduction et de publication ici]



Leave a Reply

  •