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Tiqqun – Guerre civile, éthique (II)

Posted: juillet 27th, 2009 | Author: | Filed under: Tiqqun | Commentaires fermés sur Tiqqun – Guerre civile, éthique (II)
[Cet article fait partie de mes notes sur Tiqqun, que c’est bien de lire dans l’ordre, je crois]

Cet article est la deuxième partie d’une note, donc si elle vous paraît incompréhensible, c’est peut-être que vous n’avez pas lu la première partie. Ça, ou alors cet article est vraiment incompréhensible, et là, ça veut dire que je me suis pas très bien débrouillé (ce qui est tout à fait possible) …

Donc, un des fronts sur lequel le capitalisme travaille à empêcher le libre jeu des formes-de-vie est celui des corps. Plus précisément, il "fêle" les corps, c’est-à-dire qu’il les brise afin qu’ils ne soient plus capable d’être chacun habité que par une unique forme-de-vie. Ça a comme conséquence que les corps deviennent de moins en moins capable de souplesse, de changement, et qu’ils tendent à ne plus pouvoir vivre que dans une situation donnée à l’exclusion de toute autre. Tiqqun: "Plus un corps est fêlé, […] plus il tendra à recréer les situations où il se trouve engagé à partir de ses polarisations familières". Le Bloom est l’exemple ultime de ce processus, car il est une figure qui ne peut réagir en toute situation que par une indifférence, une mise à distance, une incapacité de faire face à la situation. Tiqqun encore: "Avec la fêlure des corps croît l’absence au monde et la pénurie des penchants". Or, sans penchants, sans goûts, pas d’ami-e-s ou d’ennemi-e-s, c’est-à-dire pas de communauté; et réciproquement: "Il est constant que les corps privés de communauté sont aussi par là privés de goût: ils ne voient pas que certaines choses vont ensemble, et d’autres pas".

La générisation de ces "fêlures" est un mécanisme essentiel par lequel le capitalisme a réussi à pacifier son monde, et donc à survivre, étant donné que son facteur de survie le plus sûr est de réussir à empêcher tout conflit, nous dit Tiqqun. Fêler les corps, c’est à la fois rendre impossible tout conflit et détruire toute possibilité de communauté, l’une (la communauté) n’allant pas sans l’autre (le conflit, la politique). Là encore, la tâche du Parti Imaginaire est de retrouver le sens de la communauté brisé par le capitalisme en libérant le jeu des formes-de-vie, c’est-à-dire en étendant la guerre civile.

Cela dit, comment le capitalisme s’y prend t’il pour fêler les corps ? Tiqqun dit que l’outil qui à servir à la fêlure des corps a été l’Etat moderne (celui qui naît aux alentours de la révolution française), dont "le geste fondateur" a été et est encore de séparer le "public" du "privé", la "politique" de la "morale". En accomplissant cette séparation, l’Etat a fait naître le dilemne perpétuel entre les idées et les actes, ce que chacun-e pense et ce qu’ille vit, et la souffrance perpétuelle de devoir faire des compromis constants entre ces deux sphères. La "scission entre liberté intérieure et soumission extérieure" est inévitable en vivant à l’intérieur d’un Etat, et elle finit par épuiser chacun-e tentant de préserver son ‘intégrité’, son ‘authenticité’ face à ce qu’ille se retrouve à faire pour survivre.

En effet, l’autre face de ce processus est la naissance de l’individu-e économique, c’est-à-dire de l’individu-e avec des intérêts, des valeurs. Devenir un-e citoyen-ne, c’est à dire un-e individu-e public/que, est conditionné au fait de devenir aussi un-e individu-e privé-e, c’est à dire une individu-e économique. J’ai parlé dans d’autres notes du processus d’intégration du prolétariat, qui a justement dû abandonner sa partie négative, inintégrable dans l’Etat, la lutte des classes, afin d’obtenir des droits, des garanties et de voir ses ‘intérêts de classe’ respectés. En ce faisant, il a aussi dû accepter les règles du jeu capitaliste qui le condamnent à l’exploitation, en ayant perdu ce qui faisait sa force, c’est-à-dire la lutte des classes. Le Bloom est l’aboutissement des deux branches de ce processus, devenu complètement transparent à force de vouloir être parfaitement "citoyen", statut de citoyen qu’il n’a obtenu qu’au prix de sa totale soumission au règne de l’économie capitaliste.

Ce front de la fêlure des corps ne semble pas fournir beaucoup de perspectives pour attaquer le capitalisme. Ces perspectives, nous allons donc les trouver sur l’autre front, complémentaire de celui dont je viens de parler, le front de l’hostilité.

En fait, en fêlant les corps, en attachant chacun d’eux à une forme-de-vie unique, le capitalisme a généralisé l’hostilité. "L’hostilité", nous dit Tiqqun, c’est "lorsque que deux corps animés […] par des formes-de-vie l’une à l’autre absolument étrangères viennent à se rencontrer" (c’est moi qui souligne). L’amitié ou l’inimitié suppose que deux formes-de-vie partagent une certaine proximité; l’hostilité correspond à une distance absolue, à une étrangeté totale. Deux formes-de-vie hostiles l’une à l’autre ne peuvent rien faire ensemble, ni se lier, ni s’affronter. En fêlant les corps, en freinant au point de presque l’arrêter le mouvement, le jeu des formes-de-vie, l’Etat a par la même occasion "étendu la sphère de l’hostilité": quand ni amitié ni inimitié, ni communauté ni affrontement ne sont plus possibles, il ne reste que l’hostilité. Mais plus l’hostilité se répand, plus il ne lui reste qu’une issue: se transformer en hostilité à l’hostilité elle-même, et en hostilité à l’égard ce de qui créé cette hostilité, c’est-à-dire l’Etat et le capitalisme. C’est par la que le libre jeu des formes-de-vie peut-être retrouvé, et la guerre civile étendue: en dirigeant l’hostilité contre ce qui nous rend chacun-e hostile. "L’hostilité qui, dans l’Empire, régit tant le non-rapport à soi que le non-rapport global des corps entre eux, est pour nous l’hostis. […] Je veux dire que c’est la sphère même de l’hostilité que nous devons réduire".

Le schéma est donc celui-ci:

  • le capitalisme a toujours dû, pour survivre, "atténuer", neutraliser le libre jeu des formes-de-vie. Afin de réussir, il a généralisé l’hostilité des corps les uns envers les autres, les brisant afin de les priver de tout commun, de toute possibilité de partager des expériences.
  • à la fin de ce processus, il ne reste plus maintenant que des Bloom, des êtres absolument hostiles à tout, ne partageant plus aucune communauté.
  • à partir de là, ce qu’il reste à faire, c’est retourner l’hostilité contre elle-même, et la "réduire" méthodiquement avec ses propres armes.
  • le Parti Imaginaire est l’espace dans lequel cette réduction de l’hostilité se fait. L’espace où amitié et inimitié, communauté et conflit sont expérimentés, c’est-à-dire où on "élabore la guerre civile". Le Parti Imaginaire s’agrandit par "contagion", en réduisant l’Empire, espace de l’hostilité et des citoyens.
  • au bout du chemin du Parti Imaginaire, il y a le "tiqqun", le communisme, le libre jeu des formes-de-vie sans restriction, chaque être libérant sa "signification" propre, trouvant sa communauté. Chaque forme-de-vie tend à constituer une communauté, qui à son tour se "constitue en monde". Face au capitalisme et à son monde, il y a le communisme des mondes.

Le chemin a été long, mais je crois que j’ai fini cette lecture. Il y a des thèmes et des textes des Tiqqun dont je n’ai pas du tout parlé, mais je vais m’arrêter là, en tout cas pour l’instant, vu que je crois être arrivé à quelque chose qui décrit plutôt pas mal la cohérence théorique des textes tiqquniens en général. A partir de cette lecture, je vais essayer, dans les jours qui viennent, de développer les désaccords, les problèmes que j’ai avec la logique que je viens d’exposer et qui est, je crois, celle des Tiqqun et des (nombreux) textes qu’ils ont inspiré.

[Mise à jour] En fait, j’ai finalement fait un petit détour.


Tiqqun – Guerre civile, éthique (I)

Posted: juillet 26th, 2009 | Author: | Filed under: Tiqqun | Commentaires fermés sur Tiqqun – Guerre civile, éthique (I)
[Cet article fait partie de mes notes sur Tiqqun, que c’est bien de lire dans l’ordre, je crois]
La guerre civile veut seulement dire: le monde est pratique; la vie, héroïque, en tous ses détails.
(Tiqqun n°2, Introduction à la guerre civile)
Dans cette note, je vais parler essentiellement d’un texte, Introduction à la guerre civile, qui se trouve dans le deuxième numéro de Tiqqun. Sauf exception, les citations seront donc extraites de ce texte, ce qui me permet de ne pas le préciser, et de faire gagner du temps à tout le monde … Une autre info pratique, c’est qu’Introduction à la guerre civile a été re-publié et mis en ligne dans une version séparée du reste du numéro de Tiqqun, et que cette version est plus légère à télécharger que le numéro en entier.
 
Le Parti Imaginaire, donc, incarne la contradiction, le négatif irréductible du capitalisme contemporain. Dans la phase précédente du capitalisme, la contradiction était apportée par le prolétariat qui était une classe, c’est-à-dire qu’à la différence du Parti Imaginaire, le prolétariat incarnait, au-delà du négatif, quelque chose de positif, c’est-à-dire des intérêts, des valeurs. Le parti pris dans Tiqqun est de dire que maintenant, la seule perspective possible de destruction du capitalisme se situe dans le négatif.
 
Avant, il existait un projet de transformation du monde pour détruire le capitalisme (ce projet, c’était celui du prolétariat, de ce qu’on appelait le ‘mouvement ouvrier’); à ce projet correspondait une certaine vision de l’humanité, de ce qu’elle devait être ou faire, à une certaine anthropologie, comme on dit dans les universités. Cette anthropologie était positive au sens où elles représentait chaque humain-e comme agissant en fonction de certains objectifs, de certains intérêts, de certaines valeurs. Mais maintenant, tout ce terrain du positif a été occupé par le capitalisme tentant de prolonger sa survie. Du coup, chaque nouvelle vision de l’humain qu’on proposerait pour remplacer la précédente ne serait qu’un accommodement avec le capitalisme, une matière de lui faciliter la vie, de lui donner une nouvelle excuse pour ne pas voir son désastre et continuer à régner. Cette idée de s’appuyer sur une anthropologie a été intégrée en même temps que le mouvement ouvrier et constitue maintenant un rouage du capitalisme: "Nous avons besoin que l’on nous dise ce que c’est, ‘un homme’, ce que ‘nous’ sommes, ce qu’il nous est permis de vouloir et d’être", dit Tiqqun.
 
Face à ça, la perspective défendue dans le texte tiqqunien est que ce qui est nécessaire pour achever ce capitalisme décadent, c’est une anthropologie très différente de la précédente, une "anthropologie radicalement négative". Parce qu’il n’y a pas que le capitalisme qui soit décadent, ou plutôt si, mais sa décadence le fait créer des êtres "décadents" eux aussi. "Nous autres", vivant dans ce monde contemporain du capitalisme, sommes "décadents". Plusieurs textes de Tiqqun sont consacrés à décrire cette décadence non pas au niveau global du capitalisme, mais au niveau intime (dans Tiqqun n°1, il y a Théorie du Bloom, Premiers matériaux pour une théorie de la Jeune-Fille, et Thèses sur la communauté terrible dans Tiqqun n°2).
 
Tous ces textes tournent autour d’une figure: le Bloom. Le Bloom, c’est l’individu-e qui est généré-e par le Spectacle, individu-e qui n’est plus capable d’intimité à force de faire face à la publicité, à la demande de transparence du Spectacle. Tiqqun décrit le Bloom comme l’individu-e perpétuellement déraciné-e, exilé-e, incapable d’habiter un espace quelconque à force de voir son expérience absorbée dans les marchandises. Perte d’expérience, perte d’intimité, perte de communauté, le Bloom est tellement submergé par les rapports de pouvoir, par les rapports marchands, qu’il ne peut plus vivre aucun autre rapport du tout. Il est à l’image de sa civilisation: arbitraire et constamment menacé de sombrer dans le vide. Mais le Bloom est justement tellement privé d’expérience et d’intimité qu’il en vient à n’être plus tendu que vers le fait d’en trouver. Sa seule issue vivable est de s’attaquer au capitalisme qui le fait souffrir, et de trouver des alliés sur le chemin: "vivre ensemble au coeur du désert dans la même résolution à ne pas se réconcilier avec lui, telle est l’épreuve, telle est la lumière" (Tiqqun n°1, Théorie du Bloom). J’ai déjà parlé de ce passage en parlant du Parti Imaginaire: le positif naît sur la base du négatif absolu.
 
Avant, le travailleur se liait au prolétariat en pratiquant la lutte des classes; maintenant, le Bloom se lie au Parti Imaginaire en pratiquant l’hostilité absolue. Dans les deux cas, une anthropologie lie le tout; elle était positive dans le premier cas, le capitalisme n’ayant pas encore tout englobé, elle est doit maintenant être absolument, radicalement, négative puisqu’elle est dirigée contre une société absolument, radicalement, invivable.
 
Anthropologie du Bloom contemporain, c’est-à-dire, radicalement négative, mais encore ?  Le concept de base de cette anthropologie, "l’unité humaine élémentaire", est la "forme-de-vie". La forme-de-vie est quelque chose qui habite un corps, qui "l’affecte", et les multiples formes-de-vie "s’affectent" elles aussi par l’intermédiaire des "penchants" qu’elle peuvent avoir ou non entre elles. Quand un corps suit la "ligne d’accroissement de puissance" correspondant à la forme-de-vie qui l’habite, il gagne en force, jusqu’à ce qu’il aille au bout de cette "ligne d’accroissement" et qu’il soit alors habité par une nouvelle forme-de-vie, en étant renforcé au passage, en reçevant "un pouvoir supérieur d’être affecté par d’autres forme-de-vie". Il y a ainsi toute une danse des corps et des formes-de-vie, danse réglée par les "goûts", par les "penchants" des formes-de-vie. Voilà l’ensemble de mots et de concepts, les "abstractions" qui vont servir à développer cette fameuse anthropologie.
 
La part de négatif vient du fait que, ayant des penchants les unes pour les autres, les formes-de-vie peuvent ainsi être plus ou moins proches, et donc plus en moins en conflit. La "communauté" que peuvent ainsi ressentir des corps correspond ainsi à la proximité de leurs formes-de-vie, tandis que "l’étrangeté" correspondra à un éloignement. "Amis" et "ennemis", sont donc déterminés par la rencontre, l’attirance, tout le "’jeu" des formes-de-vie. C’est ici qu’apparaît la "guerre civile" dont j’ai fait l’axe de cette note et qui décidémment mettait bien du temps à arriver: "la guerre civile est le libre jeu des formes-de-vie, le principe de leur co-existence". Il y a "guerre civile" au sens où toutes ces formes-de-vie, et donc tous les corps qu’elles affectent, ont des lignes d’accroissement de puissance, des préférences, qui diffèrent, qui sont contradictoires, et qui s’affrontent constamment. Pour se renforcer, chaque corps doit suivre la ligne d’accroissement de puissance de la forme-de-vie qu’il l’affecte, et donc rentrer en conflit avec d’autres formes-de-vie se trouvant sur des lignes différentes. Les formes-de-vie ne s’affrontent pas seules, elles ont des allié-e-s, des ami-e-s, et se lient ensemble pour faire face aux ennemi-e-s. Il n’y pas, dans cette anthropologie, de point de vue neutre possible, de position qui serait au-dessus des autres, puisque tous ces conflits entre formes-de-vie sont irréductibles, ils sont la logique même du mouvement de ces formes-de-vie.
 
Voilà ce que fait le Parti Imaginaire: il "élabore la guerre civile", il travaille à rendre le jeu des formes-de-vie de plus en plus libre. En augmentant l’intensité des conflits, il les fait passer de "l’éthique" à la "politique" et recréé ainsi ce que le capitalisme a cherché à tout prix à bannir, et il retrouve aussi le sens de la communauté, de ce qui lui est proche et bénéfique ou éloigné et nuisible, des ami-e-s et des ennemi-e-s, dans ce mouvement de conflictualité.
 
Le "libre jeu des formes-de-vie" est donc l’axe politique que cette anthropologie fournit à Tiqqun. Dans notre monde contemporain, le jeu des formes-de-vie est tout sauf "libre". L’appareil de contrôle capitaliste, appelé ici "Empire" travaille sur deux fronts pour empêcher le jeu des formes-de-vie, et donc empêcher la guerre civile: il fêle les corps, et il étend la sphère de l’hostilité. La suite (et fin) au prochain épisode

Tiqqun – Parti Imaginaire

Posted: juillet 19th, 2009 | Author: | Filed under: Tiqqun | Commentaires fermés sur Tiqqun – Parti Imaginaire
[Cet article fait partie de mes notes sur Tiqqun, que c’est bien de lire dans l’ordre, je crois]
Le Parti Imaginaire revendique la totalité de ce qui en pensées, en paroles ou en actes conspire à la destruction de l’ordre présent. Le désastre est son fait.
(Tiqqun n°1, Thèses sur le Parti Imaginaire)
Si le capitalisme est décadent, s’il n’a plus de marge de manoeuvre, il ne reste plus qu’à le pousser pour qu’il s’écroule, plus qu’à provoquer la crise. Provoquer la crise en développant la conscience du désastre (puisque c’est ce que le capitalisme décadent est), de l’irréalité du monde, "généraliser l’inquiétude" (Tiqqun n°1, Qu’est-ce que la Métaphysique Critique ?): ainsi naît le Parti Imaginaire, "parti de la négativité en suspension dans l’époque" (Tiqqun n°1, Thèses sur le Parti Imaginaire).
 
Dans la phase précédente du capitalisme, la contradiction était incarnée par le prolétariat, qui était une classe de la société civile, c’est-à-dire un groupe au sein de cette société qui se revendiquait d’une identité propre et d’interêts propres. De nombreuses luttes de l’histoire du mouvement ouvrier ont eu lieu autour de cette revendication d’une identité de classe, et du droit qui lui était lié à voir ses interêts de classes représentés au sein de la société (l’exemple parfait de ceci serait les luttes pour l’obtention du suffrage universel dans l’Europe du XIXème siècle). Mais en même temps, le prolétariat était une classe qui "portait en elle la dissolution de la société civile" comme le disait Marx, c’est-à-dire une classe, en fait la classe (toujours d’après Marx), dont la prise de pouvoir correspondrait à la fin de cette société civile (c’est-à-dire gouvernée par les interêts), et ce sous la forme de la réalisation du communisme.
 
A partir de là, Tiqqun dit qu’en ces temps de décadence du capitalisme, une nouvelle figure de la contradiction apparaît, et que cette fois, elle ne peut pas prendre la forme d’une classe puisque la seule classe pouvant incarner cette contradiction, le prolétariat, a été intégrée pour mettre fin à la menace qu’elle représentait, et donc vaincue. Le Parti Imaginaire, puisqu’il est ainsi nommé dans Tiqqun, n’est donc "que la multitude négative de ceux qui n’ont pas de classe, et ne veulent pas en avoir" (idem). Le Parti Imaginaire est donc assez différent du prolétariat qui le précédait, et la perspective qu’il incarne n’est pas celle d’une prise de pouvoir, mais celle, "fuyante et paradoxale, d’une subversion sans sujet" (idem).
 
Le Parti Imaginaire regroupe les actes et les consciences refusant de participer à cette société, celleux qui se "réapproprient leur non-appartenance" (idem). Etant donné que le capitalisme s’est voulu étendu à toutes les relations humaines et à toutes les portions de la vie humaine afin de survivre, tout évènement échappant à son contrôle est une menace directe pour son ordre: "[…] au point où nous en sommes arrivés, […] chaque acte individuel de destruction […] vise objectivement la société toute entière" (idem). Dans son agonie, le capitalisme rend la vie sous son emprise de plus en plus invivable, de plus en plus détestable et vaine, il en résulte donc des explosions de violence et des actes de rébellion constants et dirigés contre la société dans son intégralité. Le Parti Imaginaire n’a pas "d’autre programme, à ce point, que de devenir violence consciente, c’est-à-dire consciente de son caractère […] politique" (idem). 
 
Ce Parti est imaginaire déjà dans ce sens là, dans le sens où il n’est pas un Parti s’orientant vers la prise du pouvoir sur la société, vers la conquête de l’Etat. Il est aussi imaginaire dans le sens où il est perpétuellement nié et invisibilisé par la société actuelle, et que son mouvement est de "devenir réel, incessament" (idem). Par définition, il est le parti de tout le désordre, le chaos, et la rébellion qui ne sont pas censé exister dans le Spectacle, puisque ce même Spectacle ne laisse uniquement visible que ce qui ne s’oppose pas à lui. Mais il est imaginaire dans un sens plus important: étant un Parti de fuite hors de la société capitaliste, un Parti de "l’exode" (idem), une "sorte de communauté de l’Exil" (idem), il se décompose au fur et à mesure où les membres qui le constituent reconstituent des mondes en-dehors. Il est le Parti de l’hostilité, du négatif, nié par la société du Spectacle à la recherche d’une absolue paix, d’une absolue positivité: sa construction, sa réalisation le font alors passer du côté du positif, et donc entraînent sa disparition. "La fuite qui n’était qu’un fait devient une stratégie. […] Mais alors, le Parti Imaginaire n’est déjà plus seulement imaginaire, il commence à se connaître comme tel et marche avec lenteur vers sa réalisation, qui est sa perte".
 
Imaginaire oui, mais alors dans quelle mesure parler de parti si il ne s’agit ni de représenter un groupe ni d’exercer le pouvoir ? Tiqqun parle de "parti politique" à propos du Parti Imaginaire. ‘Parti politique’, on pense à une organisation qui regroupe des militant-e-s et des élu-e-s cherchant à obtenir des voix aux élections pour appliquer leur programme, ce qui ne colle clairement pas trop à ce Parti Imaginaire dont on en train de parler. En fait, les choses deviennent plus claires quand on se rend compte que Tiqqun utilise une définition de ‘politique’ qui n’est pas la définition courante. Dans Tiqqun, il y a politique quand il y a désaccord, conflit, divergence sur le monde. Conflit sur le monde, c’est-à-dire sur ce qui doit être fait ou pas, sur ce qui a du sens ou pas: il y a politique quand il y a deux positions différentes sur une situation commune. La définition habituelle de ‘politique’ réduit les positions différentes dont je parle ici à des opinions, à quelque chose qu’on pense simplement, quand la politique selon Tiqqun se joue dans l’accord entre ce qu’on pense et ce qu’on fait.
 
La société du Spectacle d’après Tiqqun nie toute dimension politique: elle ne peut survivre qu’en prétendant être le seul monde possible, étant donné qu’elle a perdu toute vocation à incarner la société voulue par les dieux, ou une bonne société. C’est ce dilemne qui fait d’elle une société décadente: elle n’a pu survivre qu’en démontrant qu’elle était totalement artificielle et donc arbitraire; à partir de là, elle ne peut tenir qu’en prétendant être la seule société possible ("Il n’y a pas d’alternative", comme disait Thatcher). Donc, elle est obligé de nier toute possibilité réellement politique, puisque la politique suppose désaccord et conflit, et que tout conflit la menacerait en amenant le doute sur le fait qu’elle est le seul monde réalisable: c’est cela qu’incarne le Parti Imaginaire. Comme résumé dans Tiqqun: "le Parti Imaginaire est le parti politique, […] puisqu’il est le seul à designer […] une hostilité absolue, c’est-à-dire l’existence […] d’une véritable scission".
 
Voilà donc ce qu’est le Parti Imaginaire, parti de "l’hostilité absolue" (idem). Mais que fait-il alors ? Il "élabore la guerre civile" (Tiqqun n°2, Introduction à la guerre civile), et c’est autour de cet axe que je vais continuer ma lecture.

Tiqqun – décadence du capitalisme

Posted: juillet 18th, 2009 | Author: | Filed under: Tiqqun | Commentaires fermés sur Tiqqun – décadence du capitalisme
[Cet article fait partie de mes notes sur Tiqqun, que c’est bien de lire dans l’ordre, je crois]
Quand une civilisation est ruinée, il lui faut faire faillite. On ne fait pas le ménage dans une maison qui s’écroule.
(Tiqqun n°1, Eh bien, la guerre !)

Une des bases fondamentales de l’analyse de Tiqqun, c’est l’idée de la décadence du capitalisme, l’idée que notre monde actuel, notre monde capitaliste est en bout de course, qu’il "vit à crédit", comme dit plus loin le second texte de Tiqqun n°1. "Civilisation à son terme", "dernier arrêt avant la fin", "ineluctable destruction", les termes abondent dans les textes pour affirmer cette évidence: le capitalisme est à son dernier stade, son stade terminal et il ne fait que s’agiter dans tous les sens pour retarder sa mort. Cette évidence est centrale dans la cohérence théorique des Tiqqun et ce n’est pas un hasard si les deux numéros s’ouvrent tous les deux sur l’affirmation de cette décadence.

Cette décadence est absolue et inguérissable: en effet, elle ne vient pas d’un choix, mais d’une nécessité. Elle a pour origine la réponse du capitalisme à la précédente conflictualité qu’il a eu à affronter, c’est-à-dire la lutte des classes. Pour faire face à la lutte des classes, le capitalisme est devenu Spectacle, c’est-à-dire qu’il est devenu "dictature de la visibilité" (Tiqqun n°1, Thèses sur le Parti Imaginaire). L’idée du capitalisme contemporain comme "société spectaculaire-marchande" est donc reprise de Debord pour décrire la phase actuelle de l’évolution du capitalisme. Dire que le capitalisme est devenu Spectacle, pour Tiqqun, c’est dire qu’on assiste actuellement à la "complète déréalisation du monde" (Tiqqun n°1, Qu’est-ce que la Métaphysique Critique ?).

Pour faire face à la rébellion qu’était le mouvement ouvrier tout au long du vingtième siècle, le capitalisme a colonisé la création, l’art, "toute la sphère du sens, tout le territoire de l’apparence, et finalement aussi, tout le champ de la création imaginaire" (idem). En mettant ainsi sous sa coupe les idées, les imaginaires, jusqu’aux émotions humaines, il pouvait étouffer toute forme de rébellion puisque rien d’autonome par rapport à lui ne pouvait plus exister. Si on ne peut pas réfléchir ou se parler sans passer par une relation capitaliste, comment en sortir ? Tel a été le piège qui a permis d’intégrer le vieux mouvement ouvrier (et donc de le vaincre).

Du simple capitalisme producteur massif de biens matériels, il est donc devenu capitalisme de l’immatériel. Sauf qu’en faisant cela, il a aussi produit la conscience de plus en plus massive de son artificialité, du fait qu’il est un ordre arbitraire, qu’il incarne un monde déterminé qu’on pourrait tout aussi bien décider de remplacer par un autre monde. Les mécanismes de domination le précédant s’appuyaient tous sur une certaine "transcendance" (idem), sur l’idée que des choses étaient fixées, sans qu’on puisse rien y changer, par une ou des puissances qui nous dépassaient totalement (le Dieu chrétien étant un exemple typique). En montrant par l’exemple que tout pouvait potentiellement être produit par l’humanité, le capitalisme a sapé les bases de toute domination, et donc les bases de la sienne. S’il n’y a pas de forces supérieures et que tout est un produit humain, pourquoi ne pas faire les choses d’une manière vraiment différente de celle que l’on pratique actuellement ?

Le dilemne du capitalisme, d’après Tiqqun, est clair: pour répondre à la menace de sa destruction, il a étendu son emprise à toute activité humaine, mais en accomplissant ce tour de force, il a par la même occasion révélé toute activité humaine comme construction, comme artifice, et se retrouve ainsi dans la difficile position d’être un ordre injustifiable par principe, puisqu’il détruit lui-même toute les bases éventuelles qui pourraient servir à le justifier au fur et à mesure qu’il accroît sa domination. Il n’a plus rien à dire pour sa défense, puisqu’il ne peut plus s’appuyer sur rien de solide (solide au sens d’incontestable, de transcendant, comme dit plus haut). Le serpent se mord la queue, et donc le capitalisme ne peut que tourner en rond et se débattre de plus en plus violemment face à sa propre mort certaine.

Le capitalisme est donc actuellement décadent au sens où il ne peut plus que se dégrader, il n’a plus de marge de manoeuvre, et la stratégie qu’il a utilisé pour survivre ne peut que lui garantir un sursis, pas lui permettre de vraiment résoudre son problème. 

Le schéma est donc celui-ci:

  1. le capitalisme, comme tout système de domination, essaie d’écraser ce qui lui résiste. A la phrase précédente de son évolution, il a affronté le mouvement ouvrier, qui le défiait dans les usines, dans les lieux de production des marchandises.
  2. pour priver le mouvement ouvrier de ce qui faisait sa force, le capitalisme l’a privé de toute autonomie, de toute capacité d’exister sans lui, en étendant son emprise à tous les liens humains. Ce mouvement ouvrier s’est par conséquent retrouvé intégré au capitalisme, et donc vaincu.
  3. le monde ainsi produit apparaît maintenant comme complètement artificiel et donc arbitraire, alors qu’il prouve par son existence même qu’il est possible pour l’humanité de produire un monde complet. Dès lors, le capitalisme meurt en tant que système de domination, puisqu’il devient évident qu’il est possible de produire d’autres mondes.

Voilà donc le portrait de la situation actuelle que fait Tiqqun. Mais alors, pour la phase précédente du capitalisme, un mot a été mis sur cette fameuse "conflictualité historique": ce mot c’était la lutte des classes, incarnée par le prolétariat. Pour la phase actuelle, Tiqqun amène un mot nouveau, le "Parti Imaginaire". Ce Parti Imaginaire va constituer mon prochain axe de lecture.


Notes sur Tiqqun

Posted: juillet 18th, 2009 | Author: | Filed under: Tiqqun | Commentaires fermés sur Notes sur Tiqqun

Je fais partie de ces gens qui ont été influencé-e-s par ces deux objets bien particuliers que sont les deux numéro de Tiqqun, une revue théorico-politique. Lentement, graduellement, j’ai été marqué et influencé par les mots, les concepts, quelque chose de la vision du monde tiqqunienne. Pour moi et d’autres personnes, les Tiqqun ont cristallisé des problèmes politiques, dessiné des grilles de lecture du monde, fourni des axes de réflexion et des références, aussi. D’une manière ou d’une autre, sur les chemins de nos pratiques et de nos théories, on passait toujours pas loin de ces livres.

Tiqqun a aussi eu des enfants, des Appel(s), des Insurrection(s), … Pas forcément écrits par les mêmes personnes, ni aux mêmes moments, ces textes s’inscrivent en tout cas dans un même cadre théorique, un même ensemble de positions. C’est ce cadre que j’essaie de regarder dans ce texte, à travers une lecture. Je ne le fais pas pour des raisons théoriques, mais plutôt pour des raisons pratiques, pour cerner et approfondir des divergences et des conflits que je rencontre dans des expériences collectives. En lisant les texte, je veux éclairer des lignes de rupture mouvantes et changeantes que se jouent entre des positions et/ou des collectifs.

L’influence des Tiqqun, c’est d’abord celle d’une perspective: en finir avec la gauche. A un moment où nos chemins semblaient toujours englués dans les contradictions et les échecs de la gauche, réformiste, radicale ou révolutionnaire, les Tiqqun donnaient une nouvelle perspective. Sortir de la gauche, c’était sortir de tout let vocabulaire dont on héritait de nos traditions de luttes: liberté, égalité, émancipation, justice sociale, révolution, peuple, …

Evidemment, sortir de ce vocabulaire impliquait aussi de sortir de tous les concepts, des grilles de lecture du monde héritées par l’intermédiaire de ce vocabulaire. A une époque où beaucoup de gens étaient coincé-e-s entre un vieux trotskysme qui n’en finissait pas de mourir, des vieilles organisations anarchistes pas très folichonnes et dynamiques et l’activisme altermondialiste ou autonome, il semblait intéressant de partir de quelque chose de nouveau, de se payer de nouveaux horizons. Je pense que Tiqqun est tombé à pic à ce moment-ci, et en a bien cristallisé les contradictions. Je crois aussi les Tiqqun ont à la fois créé et participé à construire de nouvelles perspectives à un instant où elles étaient particulièrement nécessaires. Les mots de Ceci n’est pas un programme (Tiqqun n°2), sont particulièrement clairs: il s’agit de "redéfinir la conflictualité historique", au-delà de la lutte des classes, qui n’est plus "opérante".

Les Tiqqun, c’est beaucoup d’écrits plutôt denses, et je vais donc y aller petit à petit pour construire cette lecture. Je vais essayer de fonctionner par grands axes, en écrivant un/des textes sur chaque axe afin d’arriver petit à petit à constituer une lecture cohérente de tous ces écrits; peut-être que c’est un peu scolaire, mais j’ai l’impression que ça évite de s’y perdre (en tout cas, ça m’évite à moi de m’y perdre). Pendant quelques années, les textes dont je vais parler étaient devenus assez difficile à trouver, mais ils ont maintenant été numérisé et mis en ligne sur un site, donc qui veut peut lire ces notes en suivant directement dans les textes.

Une autre chose, c’est que (sauf erreur/oubli/…) je féminise ces notes (et plus largement, les articles de ce blog) alors que les textes originaux parus dans Tiqqun ne sont pas féminisés. J’ai choisi de ne pas modifier les citations de Tiqqun, ce qui fait parfois des mélanges intrigants où un mot apparaît non-féminisé dans une citation juste à côté d’un usage féminisé dans ce que j’écris; c’est pas formidable, mais j’ai trouvé que c’était le meilleur choix. Au passage, une amie avec qui je parlais de ce genre d’histoires m’a fait remarquer que le terme ‘féminiser’, qui est celui qu’on utilise d’habitude, n’est pas génial: ‘féminiser’, ça correspondrait plutôt à prendre l’opposé des règles de grammaires actuelles, et donc à mettre au féminin les situations ambigües, ce qui n’est pas ce qu’on fait d’habitude quand on dit qu’on féminise. Si vous voyez d’autres termes et que ça vous tente de les partager, allez-y.

J’ai dit plus haut que Tiqqun théorisait une rupture entre deux époques. Jusqu’ici, j’ai parlé d’époques de luttes, mais il y a aussi dans ces textes la description de ruptures entre deux phases du capitalisme, les deux ruptures (entre époques de luttes et entre phases du capitalisme) étant assez logiquement liées. L’axe autour duquel je commençerais cette lecture des Tiqqun sera celui de cette nouvelle phase, la décadence du capitalisme.