Tiqqun – Parti Imaginaire

Posted: juillet 19th, 2009 | Author: | Filed under: Tiqqun | No Comments »
[Cet article fait partie de mes notes sur Tiqqun, que c’est bien de lire dans l’ordre, je crois]
Le Parti Imaginaire revendique la totalité de ce qui en pensées, en paroles ou en actes conspire à la destruction de l’ordre présent. Le désastre est son fait.
(Tiqqun n°1, Thèses sur le Parti Imaginaire)
Si le capitalisme est décadent, s’il n’a plus de marge de manoeuvre, il ne reste plus qu’à le pousser pour qu’il s’écroule, plus qu’à provoquer la crise. Provoquer la crise en développant la conscience du désastre (puisque c’est ce que le capitalisme décadent est), de l’irréalité du monde, "généraliser l’inquiétude" (Tiqqun n°1, Qu’est-ce que la Métaphysique Critique ?): ainsi naît le Parti Imaginaire, "parti de la négativité en suspension dans l’époque" (Tiqqun n°1, Thèses sur le Parti Imaginaire).
 
Dans la phase précédente du capitalisme, la contradiction était incarnée par le prolétariat, qui était une classe de la société civile, c’est-à-dire un groupe au sein de cette société qui se revendiquait d’une identité propre et d’interêts propres. De nombreuses luttes de l’histoire du mouvement ouvrier ont eu lieu autour de cette revendication d’une identité de classe, et du droit qui lui était lié à voir ses interêts de classes représentés au sein de la société (l’exemple parfait de ceci serait les luttes pour l’obtention du suffrage universel dans l’Europe du XIXème siècle). Mais en même temps, le prolétariat était une classe qui "portait en elle la dissolution de la société civile" comme le disait Marx, c’est-à-dire une classe, en fait la classe (toujours d’après Marx), dont la prise de pouvoir correspondrait à la fin de cette société civile (c’est-à-dire gouvernée par les interêts), et ce sous la forme de la réalisation du communisme.
 
A partir de là, Tiqqun dit qu’en ces temps de décadence du capitalisme, une nouvelle figure de la contradiction apparaît, et que cette fois, elle ne peut pas prendre la forme d’une classe puisque la seule classe pouvant incarner cette contradiction, le prolétariat, a été intégrée pour mettre fin à la menace qu’elle représentait, et donc vaincue. Le Parti Imaginaire, puisqu’il est ainsi nommé dans Tiqqun, n’est donc "que la multitude négative de ceux qui n’ont pas de classe, et ne veulent pas en avoir" (idem). Le Parti Imaginaire est donc assez différent du prolétariat qui le précédait, et la perspective qu’il incarne n’est pas celle d’une prise de pouvoir, mais celle, "fuyante et paradoxale, d’une subversion sans sujet" (idem).
 
Le Parti Imaginaire regroupe les actes et les consciences refusant de participer à cette société, celleux qui se "réapproprient leur non-appartenance" (idem). Etant donné que le capitalisme s’est voulu étendu à toutes les relations humaines et à toutes les portions de la vie humaine afin de survivre, tout évènement échappant à son contrôle est une menace directe pour son ordre: "[…] au point où nous en sommes arrivés, […] chaque acte individuel de destruction […] vise objectivement la société toute entière" (idem). Dans son agonie, le capitalisme rend la vie sous son emprise de plus en plus invivable, de plus en plus détestable et vaine, il en résulte donc des explosions de violence et des actes de rébellion constants et dirigés contre la société dans son intégralité. Le Parti Imaginaire n’a pas "d’autre programme, à ce point, que de devenir violence consciente, c’est-à-dire consciente de son caractère […] politique" (idem). 
 
Ce Parti est imaginaire déjà dans ce sens là, dans le sens où il n’est pas un Parti s’orientant vers la prise du pouvoir sur la société, vers la conquête de l’Etat. Il est aussi imaginaire dans le sens où il est perpétuellement nié et invisibilisé par la société actuelle, et que son mouvement est de "devenir réel, incessament" (idem). Par définition, il est le parti de tout le désordre, le chaos, et la rébellion qui ne sont pas censé exister dans le Spectacle, puisque ce même Spectacle ne laisse uniquement visible que ce qui ne s’oppose pas à lui. Mais il est imaginaire dans un sens plus important: étant un Parti de fuite hors de la société capitaliste, un Parti de "l’exode" (idem), une "sorte de communauté de l’Exil" (idem), il se décompose au fur et à mesure où les membres qui le constituent reconstituent des mondes en-dehors. Il est le Parti de l’hostilité, du négatif, nié par la société du Spectacle à la recherche d’une absolue paix, d’une absolue positivité: sa construction, sa réalisation le font alors passer du côté du positif, et donc entraînent sa disparition. "La fuite qui n’était qu’un fait devient une stratégie. […] Mais alors, le Parti Imaginaire n’est déjà plus seulement imaginaire, il commence à se connaître comme tel et marche avec lenteur vers sa réalisation, qui est sa perte".
 
Imaginaire oui, mais alors dans quelle mesure parler de parti si il ne s’agit ni de représenter un groupe ni d’exercer le pouvoir ? Tiqqun parle de "parti politique" à propos du Parti Imaginaire. ‘Parti politique’, on pense à une organisation qui regroupe des militant-e-s et des élu-e-s cherchant à obtenir des voix aux élections pour appliquer leur programme, ce qui ne colle clairement pas trop à ce Parti Imaginaire dont on en train de parler. En fait, les choses deviennent plus claires quand on se rend compte que Tiqqun utilise une définition de ‘politique’ qui n’est pas la définition courante. Dans Tiqqun, il y a politique quand il y a désaccord, conflit, divergence sur le monde. Conflit sur le monde, c’est-à-dire sur ce qui doit être fait ou pas, sur ce qui a du sens ou pas: il y a politique quand il y a deux positions différentes sur une situation commune. La définition habituelle de ‘politique’ réduit les positions différentes dont je parle ici à des opinions, à quelque chose qu’on pense simplement, quand la politique selon Tiqqun se joue dans l’accord entre ce qu’on pense et ce qu’on fait.
 
La société du Spectacle d’après Tiqqun nie toute dimension politique: elle ne peut survivre qu’en prétendant être le seul monde possible, étant donné qu’elle a perdu toute vocation à incarner la société voulue par les dieux, ou une bonne société. C’est ce dilemne qui fait d’elle une société décadente: elle n’a pu survivre qu’en démontrant qu’elle était totalement artificielle et donc arbitraire; à partir de là, elle ne peut tenir qu’en prétendant être la seule société possible ("Il n’y a pas d’alternative", comme disait Thatcher). Donc, elle est obligé de nier toute possibilité réellement politique, puisque la politique suppose désaccord et conflit, et que tout conflit la menacerait en amenant le doute sur le fait qu’elle est le seul monde réalisable: c’est cela qu’incarne le Parti Imaginaire. Comme résumé dans Tiqqun: "le Parti Imaginaire est le parti politique, […] puisqu’il est le seul à designer […] une hostilité absolue, c’est-à-dire l’existence […] d’une véritable scission".
 
Voilà donc ce qu’est le Parti Imaginaire, parti de "l’hostilité absolue" (idem). Mais que fait-il alors ? Il "élabore la guerre civile" (Tiqqun n°2, Introduction à la guerre civile), et c’est autour de cet axe que je vais continuer ma lecture.


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