Use your widget sidebars in the admin Design tab to change this little blurb here. Add the text widget to the Blurb Sidebar!

1972: Limites et saut insurrectionnel

Posted: avril 13th, 2011 | Author: | Filed under: Fils historiques | Commentaires fermés sur 1972: Limites et saut insurrectionnel

Banderolle dans les rues de Turin

« Comment se fait-il qu’il faille maintenant toute une armée pour expulser un-e locataire ici, alors que des centaines d’expulsions ont eu lieu avant avec un seul policier à chaque fois ? C’est parce qu’ici, à Quarto Oggiaro, les gens se sont rassemblé-e-s pour lutter. »

– une vieille habitante de Milan, le 1er mai 1970

 

Bon, quand j’ai dit que j’allais fonctionné avec des grandes dates pour parler de l’Italie des années 70, j’ai un peu menti. Non, parce que parfois, les dates, ce n’est pas très pratique. Alors là, en pratique, je vais plutôt parler d’une période que d’une date précise. Une période centrée autour de l’année 1972. 1969-1973, en gros.

Dans cette période-là, l’explosion sociale lancée en Italie dans l’automne 1969 se poursuit et s’élargit. Des pratiques s’inventent, se réinventent et se diffusent: grèves sauvages, occupations d’usines, blocages et piquets de grèves, grèves des loyers, autoréductions, … Parti des usines, le mouvement se généralise dans l’espace, jusqu’à s’étendre à la ville entière. Un des symboles de ça, c’est le lancement par Lotta Continua en 1971  d’une campagne « Prendiamoci la cita » (« prenons la ville » en bon français bien de chez nous), qui décentre l’action politique de l’organisation de l’usine et des facs, pour l’orienter vers les quartiers, la prison, l’armée, … Dans un document de l’organisation écrit au moment du lancement de la campagne, les choses sont posées clairement: « la ville n’est tout simplement que le réseau d’instruments de domination et d’exploitations que les patrons ont inventé pour maintenir les travailleurs sous contrôle et pour les diviser à chaque instant de leur existence. […] Aujourd’hui [novembre 1970], il commence à se produire dans la sphère sociale quelque chose de comparable à l’explosion ayant secoué les usines italiennes il y a deux ans ». J’ai pris Lotta Continua pour illustrer, mais l’élargissement des luttes en dehors des usines se produit un peu partout dans le nord ouvrier de l’Italie. Alors pourquoi ?

L’habitante de Milan que j’ai cité tout en haut de ce texte donne un élément de réponse. Elle parle dans une réunion publique organisée sur la place centrale du vieux quartier ouvrier Quarto Oggiaro, après la manifestation de 2000 personnes, le 1er mai 1970. Cette manifestation était particulière puisque, pour la première fois, les gens n’avaient pas manifesté dans les cortèges syndicaux, mais avaient formé un cortège autonome du quartier. Ça fait en effet près de deux ans qu’un nombre considérables d’habitant-e-s se sont mis en grève des loyers, se défendant les un-e-s et les autres lorsque la police intervient pour essayer d’expulser celleux qui ne paient pas. Quarto Oggiaro, c’est un quartier de grands ensembles HLM (avec une esthétique qu’on reconnaitrait entre mille, vive l’après-guerre), où la municipalité va tenter d’imposer une augmentation de 30% des loyers en 1968. C’est autour de ces augmentations que s’articuler les luttes en usine et les luttes « à l’extérieur », comme le dit très bien notre habitante du quartier: « Tout le monde parle des contrats de l’Automne Chaud [les conventions collectives très favorables obtenues après les luttes de 1969], mais qu’est-ce que les ouvriers ont gagné ? Rien. Absolument rien ! Je vois bien à quoi ressemblent les comptes de ma famille: quand tu fais les courses, les prix augmentent tous les jours. Je dirais que nous avons perdu ».

La stratégie des patrons italiens durant cette période est en effet de lâcher du lest sur les salaires quand ils n’ont pas le choix, avant de se rattraper sur les prix pour pouvoir maintenir un taux de profit constant. Comme ailleurs en Europe et aux Etats-Unis, l’augmentation des prix, l’inflation en Italie durant les années 60/70 est considérable: jusqu’à environ 15% (pour donner une idée, durant les années 80, l’inflation va plutôt être aux alentours de 2/3%). Cette inflation était d’ailleurs un des piliers des politiques économiques de l’époque, vu qu’on considérait qu’elle permettait de faire baisser le chômage. En fait, tout l’équilibre de la société capitaliste de l’époque en Europe est bâtie autour de ça: plein emploi, augmentation parallèle des salaires et des prix. Avec les autoréductions (de la bouffe, des tickets de transports, de l’électricité, …) et les grèves de loyers, les luttes italiennes attaquent au niveau des prix pour éviter que les gains de salaires soient bouffés par l’inflation. La ligne politique qui se profile aussi bien à l’extérieur qu’à l’intérieur des usines est donc celle-ci: la question du salaire, que ce soit directement (dans les contrats de travail) ou indirectement (au niveau des prix).

Cette ligne remet en cause l’équilibre capitaliste de la société italienne de l’époque. Jusqu’ici, le jeu était clair: les syndicats négociaient des augmentations de salaires en échanges de gains de productivité (travailler « mieux » pour gagner plus). Vu que la productivité augmentait, les patrons étaient contents, et la classe ouvrière était censée y trouver son compte puisque les salaires augmentaient, que plus de biens de consommation étaient disponibles, et que la protection sociale devait permettre à tou-te-s de vivre décemment. Les luttes de 1969 et au-delà vont attaquer cet équilibre sur tous les fronts:

  • les grèves en usines revendiquent des augmentations uniformes de salaires. Ça veut dire que ce n’est plus la place dans l’appareil de production qui doit déterminer le salaire.
  • elles revendiquent aussi des augmentations de salaires indépendantes des gains de productivité. Les augmentations de salaires ne doivent pas conditionnées au fait que le patron y trouve son compte.
  • les grèves de loyers et autres autoréductions remettent en cause la fixation des prix par le capitalisme. Les revendications réintroduisent l’idée de besoin. Toujours à Quarto Oggiaro dans la même réunion, une ouvrière de FIAT le résume: « Une maison c’est un droit, et c’est au nom de ce droit que j’en ai pris une ».

La cohérence derrière ces luttes et ces revendications, c’est l’idée de salaire généralisé (ou politique, ou garanti, les opéraïstes vont tourner autour cette idée à partir de 1968). La classe ouvrière produit, et tout le monde a droit à une part de ce produit, part qui doit être déterminée par la classe ouvrière elle-même, et non pas par les lois capitalistes du marché. Les revendications autour du salaire peuvent être l’outil permettent de basculer de la situation actuelle, où ce à quoi on a droit est déterminé par notre efficacité selon des critères capitalistes, à une réalité différente, où chacun-e a droit à une part égale du produit collectif. Le pouvoir ouvrier dans l’usine, dans la rue, dans le quartier, est l’outil qui doit permettre cette transformation. Bien sûr, les formulations varient de collectifs en collectifs et d’organisations en organisations, mais les grandes lignes politiques des luttes de l’époque tendent vers cette direction. L’assemblée autonome de l’Alfa Romeo résume tout ça en 1974: « par salaire garanti, nous entendons le droit à la vie […]. Parce que dans une société communiste, chacun doit contribuer selon ses capacités et recevoir de la société selon ses besoins ». L’équilibre de la société de l’époque était construit autour de l’idée que tout le monde bénéficiait du développement capitaliste, et que donc tout le monde avait intérêt à y participer et à suivre ses règles. Les luttes italiennes qui s’ouvrent à partir des années 1969 attaquent ce cadre. Et la bourgeoisie italienne va donc réagir.

C’est là que j’ai beaucoup apprécié l’apport de Moretti. Si j’ai choisi cette date charnière de 1972, c’est que c’est le moment où les limites de ce cycle de lutte vont commencer à apparaitre. Le problème, c’est que la plupart des textes qui parlent de cette époque (et y’en a pas tant que ça) vont insister sur la répression pour expliquer les difficultés du mouvement. C’est clair que la répression va ne faire qu’augmenter à partir de là, jusqu’à atteindre une apogée délirante. Mais la répression n’est toujours qu’une explication très partielle de la chute d’un mouvement. Des mouvements ont fait face à une répression incroyable et ont quand même tenu le coup. La répression explique la force de l’adversaire, mais n’explique pas nos propres faiblesses. Une autre ligne explicative, c’est souvent de dire que la militarisation des groupes armés a aussi étouffé le mouvement, que le mouvement c’est « retrouvé coincé entre les Brigades Rouges et l’Etat ». C’est la position des deux journalistes d’Il Manifesto qui interrogent Moretti dans le bouquin. Cette explication me semble aussi limitée que la précédente, puisqu’elle ne répond pas à la question de savoir pourquoi les Brigades Rouges se sont créées, de quelles nécessités elles sont nées, et donc elle n’explique finalement pas grand chose. Moretti amène quelque chose d’autre, il dit, certes, que « l’Etat a réprimé », mais il ajoute un nouvel élément: « le patron a restructuré ». Je crois qu’à partir de ça, on commence à avoir les deux axes explicatifs nécessaires pour comprendre: les transformation du capitalisme, de son mode de production, et la répression parallèle.

Pour ce qui concerne la répression, c’est sûr qu’elle était considérable depuis le milieu des années 60. Durant l’automne chaud de 1969, une partie importante des conflits a tourné autour de l’obtention de la réintégration de dizaines d’ouvriers qui avaient été licenciés par les patrons suite aux luttes. Le mouvement étudiant est sérieusement attaqué dans la rue, avec des manifestations régulières débouchant souvent sur des centaines d’arrestations, des blessé-e-s, et même parfois des mort-e-s (comme le 27 octobre 1969 à Pise). Les affrontements se multiplient avec les membres du MSI, le parti néo-fasciste italien, qui attaque régulièrement les facs occupées et les piquets de grève. Les expulsions sont très dures elles aussi: le 3 juin 1971, un bébé de sept mois meurt à Milan à cause des gaz lacrymogènes utilisées par la police pendant l’expulsion de familles mal-logées. Il ne faut pas non plus oublier les différents attentats des services secrets visant à terroriser la population, comme le célèbre attentat de la Piazza Fontana, en 1969, qui fait une vingtaine de mort et une centaine de blessé-e-s. Le nombre d’actes violents ne fait qu’augmenter au fil des années: 439 en 1969 d’après le ministère de l’intérieur italien, puis 554 en 1970, se stabilisant autour de 700/800 dans les années 1971-1976. Mais il est intéressant de constater que cette violence vient d’abord de la police et de l’extrême-droite: d’après les mêmes sources, deux-tiers des actes violents sont le fait de l’extrême-droite sur la période. Bien évidemment, le ministère de l’intérieur italien ne comptabilisait pas les violences de la police, mais la même augmentation peut s’observer de ce côté-là. Tout un climat de violence et de peur s’installe dans l’Italie de l’époque. En décembre 1970, une tentative de coup d’état par une milice d’extrême droite a même lieu.

Face à cette répression féroce, des mécanismes d’autodéfense vont très vite se développer. Les manifestations se font plus préparées et résolues face à la police, et la lutte contre les fascistes qui servent de milices paramilitaires va se durcir. L’autodéfense se développe dans les actes, mais aussi dans les discours: dès fin octobre 1969, le journal de l’organisation Potere Operaïo titre « Oui à la violence ouvrière ».  Le capitalisme se durcit et se fascise, il faut donc développer une contre-violence révolutionnaire pour y répondre. Potere Operaïo le dit dans un tract de la fin 1971: « Au point où en est arrivée la lutte en Italie, tout discours justificateur de la violence nous semble autant hypocrite qu’inutile. […] Il nous importe au contraire de répéter que, sans une théorie et une pratique de la violence, le mouvement révolutionnaire ne réussira jamais à se donner une stratégie pour abattre la domination du capitalisme et instaurer le pouvoir ouvrier ». Face à la répression exercée par le capitalisme, il s’agit d’abord de se défendre. Puis, petit à petit, le ton va passer à l’offensive face au durcissement du conflit.

Les organisations d’extrême-gauche nées pendant les luttes de 1968-1969 vont progressivement s’orienter vers une perspective insurrectionnelle, où il s’agit pour le mouvement d’attaquer l’état et la police, et de construire le mouvement ouvrier dans cet affrontement. Plus globalement, des pratiques illégales et confrontationnelles commencent à se répandre, voire même à se généraliser dans les luttes. Des organisations d’extrême gauche, Potere Operaïo (qu’on va appeler à partir de maintenant, suivant la tradition de l’époque, PotOp pour faire plus court) va aller le plus loin dans ce chemin de l’insurrection: là où d’autres groupes comme Lotta Continua ou Il Manifesto voyaient les luttes futures sous un angle positif et optimiste, PotOp voyait une urgence réelle du mouvement à vaincre par l’insurrection ou à mourir: les discussions sur le « parti armé » ont fleuri durant le deuxième, et surtout durant le troisième congrès du groupe en septembre 1971. Lotta Continua se lance aussi dans une perspective insurrectionnelle en 1972, avec une place de plus en plus grande prise par les membres du « service d’ordre » de l’organisation. Au congrès de 1972 de LC, Sofri, un des leaders majeurs de l’organisation, parle d’affrontement avec l’état et de violence révolutionnaire . Les théorisations étaient parfois différentes mais le noyau des luttes des années précédentes sent que quelque chose est en train de se durcir et qu’il faut y répondre d’une manière ou d’une autre. Comme le dit Moretti: « quelque chose, l’Etat, pas seulement l’adversaire dans l’entreprise, était en train de nous mettre le dos au mur ».

Au même moment, des petits noyaux ouvriers commettent la première action sous le sigle de « Brigades Rouges »: l’incendie de semi-remorques de Pirelli le 25 janvier 1971. C’est une action avec le même mode opératoire que des centaines d’actions illégales non-revendiquées qui ont eu lieu autour des conflits d’usines de l’époque. Ce qui change, c’est qu’elle est revendiquée le 6 février, dans un tract diffusé clandestinement dans les usines de Milan. Cette revendication marque une volonté de lancer un mouvement de guérilla urbaine ouvrier dans le nord de l’Italie. Un an plus tard, le 3 mars, les BRs enlèvent le dirigeant d’une grande usine de Milan, la SIT-Siemens (celle où travaillait Moretti), et le séquestrent pendant quelques jours. D’autres actions ont lieu dans l’année 1972: des voitures appartenant à des dirigeants d’un syndicat maison de la FIAT sont incendiées à Turin le 26 novembre 1972, même chose le 17 décembre. L’usage de la violence était courante dans le mouvement ouvrier du Nord à ce moment là, mais là, il s’agit d’actions ciblées, clandestines et revendiquées, quelque chose de différent. Alors pourquoi cette différence ? C’est là que la restructuration du capital intervient.

Dès 1969, certaines usines vont commencer à être réorganisées: diminution de la main-d’œuvre qui permet de virer une partie des militants, réorganisation du processus de production vers une concentration moindre autour des grandes forteresses ouvrières. Début de la sous-traitance à des petites entreprises. Le récit de Moretti sur l’usine Pirelli qui avait vu naitre la première colonne des Brigades Rouges est clair: « C’est à ce moment-là qu’à débuté – d’abord seulement chez Pirelli -, un processus de restructuration, dont les effets ont été terribles. Ils ont fait le ménage. L’entreprise a fermé les ateliers les plus combatifs, licencié les ouvriers à l’avant-garde et modifié l’organisation de la production de manière à réduire les possibilités de s’y opposer jusqu’à les faire disparaître ». Le tissu social, les grands quartiers ouvriers et les grandes usines du nord de l’Italie, qui a vu naitre ce cycle de luttes est transformé par la bourgeoisie italienne avant d’éliminer le mouvement qui se créé. Moretti continue: « Pirelli était présente au niveau mondial dans divers pays et, pour la première fois, a fait venir des matériaux de ses usines espagnoles, au moment où les ouvriers bloquaient complètement l’établissement de Bicocca, rendant ainsi leur action sans effet ». Ce qui se joue à ce moment-là, c’est que les grandes firmes italiennes commencent vraiment à agir en tant que multinationales, à utiliser les ressources offertes par une organisation plus souple du travail pour se débarrasser des avants-gardes ouvrières qui avaient commencé à empêcher leur expansion en Italie. L’enclume et le marteau: la répression empêche le mouvement de progresser plus, tandis que la restructuration détruit petit à petit le terrain qui le fait vivre.

Le mouvement autonome, qui nait sur l’échec progressif des organisations créées par le cycle des luttes de 1968-1969 (PotOp, LC, …), se confronte à cette restructuration sous l’angle de la « lutte contre le travail au noir », qui va jouer un rôle de plus en plus fondamental. Le travail au noir, ce sont les ateliers très discrets établis petit à petit par des petites entreprises dans les banlieues des grandes villes italiennes. Ces ateliers vont servir de plus en plus aux grandes entreprises italiennes pour diminuer l’importance des grandes concentrations ouvrières très combattives dans leur appareil de production. A l’échelle de l’Italie, cette restructuration va mettre des années mais, à la fin des années 70, la conclusion est claire, et les ouvriers ont perdu. Le symbole de cette défaite, c’est FIAT: en septembre 1980, FIAT annonce 15 000 licenciements dans son secteur automobile. Après, un mois de grève, la FIAT ne cède pas, l’échec est complet, et c’est la fin des luttes autonomes chez FIAT. Mais tout ça n’est que le résultat du lent processus par lequel le patronat italien a petit à petit réduit l’importance de sa main d’œuvre rebelle. On retrouve là le monde néolibéral dans lequel on vit: main d’oeuvre plus limitée organisée en petites unités, usage constant de la sous-traitance nationale et internationale pour jouer sur les différences de status, automatisation pour réduire le besoin de main d’oeuvre, apparition des contrats précaires, …

Tout cela ne s’est pas encore produit en 1972, mais dans les usines en pointe où étaient implantées les BRs, le processus commençait à s’amorcer. Moretti dit que c’est pour ça que les BR vont se retrouver sur cette ligne de la clandestinité armée: parce que sur le terrain de l’usine, les avancées n’étaient plus possible. A posteriori, je crois qu’il avait raison. Après 1972/1973, il ne va plus y avoir de grandes victoires ouvrières. 1973 est pourtant une année incroyable: une énorme manifestation va rassembler 300 000 métallos à Rome en février, Alfa Roméo à Milan et FIAT à Turin vont connaitre des grandes grèves où les lieux vont être occupés pendant des jours par des jeunes ouvriers (les « foulards rouges » dont j’ai parlé dans le texte d’avant), le nombres de personnes en grève durant l’année n’aura jamais été aussi élevé … Mais, malgré tout ça, peu de victoires sont enregistrées et le mouvement n’arrive pas à trouver des perspectives pour aller plus loin. Les ouvriers sont maitres dans les grandes usines du Nord, et peuvent exercer un grand pouvoir sur le processus de production, son organisation et son intensité. L’absentéisme est généralisé et accepté (au sens où les patrons n’arrivent pas à le faire baisser), et certains ouvriers vont même réussir à être payées à quasiment rien foutre pendant des années. Mais, face à la répression qui se développe, il est vite clair que ces concessions ne pourront pas tenir éternellement, et à l’extérieur de l’usine, les choses paraissent bloquées et le capitalisme toujours solide.

Les avant-gardes, les assemblées autonomes, vont réussir à se maintenir à beaucoup d’endroits, mais en se réduisant petit à petit et sans réussir à obtenir un rapport de force plus favorable. Les organisations vont faire de même: après l’échec de son saut insurrectionnel, PotOp va disparaitre en 1975. LC va se transformer en parti traditionnel après la fin de sa période insurrectionnelle, avec élections et tout le bataclan. Malgré ce changement de stratégie, LC ne réussira jamais vraiment à percer politiquement, et va mourir en 1976. Comme je vois les choses, le mouvement parti en 1969 du Nord et l’Italie va petit à petit se diffuser dans le reste du pays, ce qui va lui permettre de se prolonger jusqu’en 1977, mais en mourant petit à petit à l’endroit qui a été son point de départ. Mourir, c’est peut-être exagéré, mais c’est en tout clair qu’en 1973, le mouvement n’a plus l’initiative dans les usines du Nord, et un mouvement social qui n’a plus l’initiative est vaincu à long terme. Au cœur de ce procesus, les BR vont tenter de prolonger le mouvement par les actions armées . Leur stratégie, c’était d’espérer que le cœur du mouvement soit suffisamment fort en 1972/1973 pour se lancer dans une offensive armée pour contrecarrer la répression et mettre à genoux l’état avant que la restructuration du capital ne détruise le terreau qui avait vu naitre les luttes. Une course contre la montre. Ça ne va pas marcher, mais ça ne veut pas dire que les Brigades n’étaient pas poussées par une nécessité réelle. Je pense que la différence de position des BR par rapport à d’autres tient à leur situation de l’époque: les brigades étaient au cœur du processus de restructuration qui commençait, et vont donc être mieux placées pour sentir certaines impasses qui se profilaient. Pour d’autres, ces impasses vont plutôt apparaitre quelques mois ou années plus tard.

Ce que je trouve intéressant, c’est qu’aborder la question sous l’angle de la restructuration du capital permet de réfléchir à un niveau global: cette restructuration est mondiale. 1973, c’est l’année du choc pétrolier, c’est aussi l’année de la prise du pouvoir de Pinochet au Chili, … Quelque chose est en train de changer profondément à ce moment-là. Bien sûr, à l’époque, ce n’était pas possible de savoir ce qui se passe exactement, mais le capitalisme reprend l’initiative: les diverses révolutions arabes sont écrasées, la même chose en Afrique, la révolution culturelle n’est plus qu’une farce sanglante en Chine, … Les forces sociales qui sont à l’œuvre depuis les années 60 se prennent une sacré claque, et le mouvement en Italie n’y échappe pas.

Ce que je veux encore raconter après ça, c’est le « mouvement de 1977 » comme on va l’appeler, l’autonomie, et puis aussi revenir sur le mouvement féministe italien.


Comments are closed.