Tiqqun – Extérieur(s), intérieur(s), pouvoir et communisme (II)

Posted: août 12th, 2009 | Author: | Filed under: Tiqqun | No Comments »

La vision de Tiqqun du capitalisme comme décadent (celle dont je parle dans l’article précédent) est liée à une autre vision, qui je crois est une certaine vision du pouvoir et de la domination. L’Empire, d’après Tiqqun est essentiellement un parasite: il ne fait rien en propre, il n’a pas de vie lui-même, il se contente de perturber, d’entraver, « d’atténuer » le libre jeu des formes-de-vie. Dans ce cadre, vivre le communisme, c’est une libération, c’est revenir à nos formes-de-vie, ça se fonde sur des évidences, quelques évidences simples qui nous restent malgré tout. Les formes-de-vie, leur goûts, leurs penchants, sont le communisme, et le capitalisme ne les a jamais détruites ou rendues inefficaces, il a juste faussé leur jeu. Là encore, on a jamais vraiment été intégré au capitalisme, puisque ce qui nous constitue de la manière la plus intime, les formes-de-vie, n’a jamais été perdu, juste égaré temporairement. Dès que l’Empire relâche sa prise, les formes-de-vie retrouvent leur jeu, et nous on respire. Si effectivement, le capitalisme, maintenant devenu Empire, est juste un cadavre qu’on traîne sur nos épaules, alors il s’agit juste de l’enlever, et tout roule. Alors, à ce moment là, le communisme est déjà présent dans le « sensible », dans « les mondes », dans le « partage », dans le « commun », et il s’agit juste de ramener ces évidences-ci à leurs intensités propres. Là encore, à ce moment là, personne n’a jamais vraiment été intégré au capitalisme, et il s’agit juste de se réveiller, de « cesser d’attendre », de « s’organiser » (ce sont les mots de l’Appel).

C’est là que je crois qu’on touche à une certaine vision du pouvoir, et je crois aussi que c’est une vieille tradition gauchiste. La figure de la domination, c’est le flic. Le flic, c’est-à-dire (imaginez une ligne de CRS vous faisant face) une entité extérieure, sans vie, sans visage clairement identifiable, qui nous empêche de faire ce qu’on a à faire. Le but, c’est de faire partir les flics d’une manière ou d’une autre,de s’en débarrasser, vu qu’une fois que le chat est parti, les souris dansent. Le flic, c’est une gêne, un poids, un truc désagréable qui nous bouffe la vie. Je ne cherche pas à dire que Tiqqun ramène simplement l’État aux flics. Mais la vision qui est en jeu, c’est celle du pouvoir comme fondamentalement non-vivant, non-humain, non-tout-ce-qu’on-veut, aussi étranger à nous que les flics le sont. Bien sûr, à l’époque de l’Empire, la ligne de front passe à l’intérieur de chacun d’entre nous, mais ça ne change pas qu’on voit le pouvoir comme un parasite qui n’est que dans la « réaction » (comme le dit explicitement Introduction à la guerre civile): « il n’y a ici que des actes de gouvernement, tous également négatifs ».

Dans les termes de l’anthropologie de Tiqqun, je dirais que les mécanismes de pouvoir, et par conséquent les mécanismes du capitalisme, vu qu’il est un système de domination, ne résident pas uniquement dans l’atténuation du jeu des formes-de-vie, mais aussi dans les formes-de-vie elles-mêmes et dans leur jeu: quelle forme-de-vie habite tel corps, quelle forme-de-vie a tel penchant pour telle autre, quelles formes-de-vie sont proches ou non … Le pouvoir n’est pas une question de répression, et développer le communisme n’est pas une question de libération, pas plus des formes-de-vie que des individu-e-s (d’ailleurs, la seule fois où la « liberté » traditionnelle des gauches ressort dans Tiqqun, c’est pour parler du « libre » jeu des formes-de-vie). Le pouvoir ne fait pas que fêler les corps, il les construit, il les invente, il les transforme. Il n’y a pas d’un côté le faux jeu des formes-de-vie qui serait en réalité le « jeu des simulacres », et de l’autre le vrai jeu des formes-de-vie. Je ne crois pas qu’on puisse comprendre ce qui est en jeu dans le capitalisme, et plus largement dans le pouvoir, en passant par les oppositions vérité/fausseté, réel/factice ou positif/négatif. Donc je pense qu’il est nécessaire de comprendre le capitalisme en tant que réalité propre, pas seulement décadente, spectaculaire, ou parasitaire, afin de pouvoir travailler à sa destruction. D’une certaine manière, je trouve que Tiqqun esquive les questions difficiles, celles qui tournent autour de toutes ces évidences que seraient censées être le partage, le commun, le sensible, les corps, … qui nous ramènent toutes à la compréhension de notre situation actuelle et donc du capitalisme. Par exemple, quelle est justement la différence entre diverses formes de liens que nous vivons dans le monde actuel et les liens ‘communistes’ que nous souhaiterions ? Dire qu’ils ne diffèrent que d’un degré, d’une intensité, ne fait qu’esquiver le problème: suffit-il de mettre nos rapports capitalistes sous 220 volts pour faire circuler du communisme ? Pour l’essentiel, je crois que les désaccords que j’ai avec Tiqqun tiennent à cela.

Pour l’instant, je ne vois plus de choses pas trop bêtes que je pourrais dire au sujet des Tiqqun. Dans ma tête, j’ai l’idée de développer un peu plus des bouts de réflexion que j’ai justement sur cette question du pouvoir, et du fonctionnement spécifique du capitalisme, et je recauserai sûrement de Tiqqun à ce moment-là, mais pour l’instant, je crois que je sèche.

Dites, si vous assez lu ces notes sur Tiqqun et que ça vous inspire des choses, que ça vous énerve, que vous êtes pas d’accord, que vous avez envie de creuser avec moi, allez-y. J’ai envie de discussions collectives autour de ça, et j’essaierai de les construire moi-même à certains moments et dans certains espaces, mais j’ai tout autant envie que ce blog puisse aussi servir à ça.



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