Refuser la victimisation : une défense de la résistance palestinienne

Posted: juillet 16th, 2014 | Author: | Filed under: Pays arabes, palestine, Traduction(s) | No Comments »

Penser les tirs de roquettes de Gaza comme un contre-discours. Ce qui compte avec cette forme de résistance, ce sont moins les dégâts causés que l’affaiblissement des systèmes de privilèges dans un contexte anti-colonial.

Je me demande si, lorsque l’armée coloniale d’Israël bombarde Gaza, les palestinien-ne-s ne devraient pas attraper leurs guitares, leurs pianos et leurs flonflons, se tourner vers les oppresseurs qui les survolent avec leurs hélicoptères et leurs F16 et commencer à chanter une ballade pacifique. Peut-être qu’à ce moment-là, nous réussirons enfin à impressionner les « expert-e-s » et les papillons de la « résistance non-violente ». Je me demande aussi au nom de quoi, au nom de quel vécu, ces expert-e-s et ces papillons se sentent autorisé-e-s à nous demander de déposer nos armes. Ça n’a aucun sens.

La question présente est une question de privilège, de privilège qui doit être combattu et démantelé jusqu’à ses fondations les plus profondes. Dans leurs revendications « radicales », les Jacobin-e-s de la Révolution Française n’allaient pas jusqu’à réclamer la liberté pour les esclaves noir-e-s d’Haïti et des autres colonies françaises. Les Jacobin-e-s d’aujourd’hui défendent une conception de la liberté qui attend, qui exige, des palestinien-ne-s, non seulement qu’ils et elles chantent patiemment pour la paix, mais qu’illes dénoncent au passage la lutte armée. Je me dois d’être juste avec les Jacobin-e-s, illes ont bel et bien revendiqué l’égalité, mais uniquement pour les mulâtres propriétaires d’esclaves noir-e-s. Ironiquement, cette revendication ressemble furieusement aux appels des éléments « progressistes » de la communauté juive, en Israël et ailleurs. Ces « progressistes » demandent à Israël « d’accorder » aux citoyen-ne-s de seconde zone d’Israël, c’est à dire à la minorité palestinienne, les privilèges dont bénéficient leurs compatriotes juif-e-s. Cette idée d’intégration, qui tient plutôt pour moi de l’assimilation, suppose que l’État est le protecteur absolu de ses citoyen-ne-s et la source de toute justice, plutôt que l’origine de pratiques et d’idéologies coloniales, ce qu’est clairement l’État colonial d’Israël. En d’autres termes, cette proposition part du principe que les palestinien-ne-s ont un problème avec les lois de l’État plutôt qu’avec l’État lui-même. Même cette séparation libérale entre « l’État » et « ses lois » est problématique.

Les roquettes de la résistance tirées depuis la bande de Gaza sont un antidote indispensable à ce discours. Les habitant-e-s juif-e-s d’Israël doivent comprendre qu’ils et elles ne seront pas en sécurité tant qu’illes ne retourneront pas leur colère et leur frustration contre leur propre système de privilèges et leur propre idéologie raciste ; tout gouvernement israélien, qu’il soit de gauche ou de droite, incarne ce système et cette idéologie. Personne ne leur demande de partir, mais illes doivent accepter la résistance palestinienne tant qu’illes acceptent l’arrogance caractérisée de l’idéologie sioniste. Le potentiel radical des roquettes palestiniennes et des sirènes d’alarmes qui les accompagnent, tient dans leur capacité à déstabiliser un système privilégiant les israélien-ne-s juif-e-s au détriment des palestinien-ne-s, colonisé-e-s et déplacé-e-s. Les roquettes sont tout simplement une affirmation radicale d’existence et une expression directe d’auto-détermination. Les Jacobin-e-s doivent, illes aussi, comprendre cette réalité.

Aujourd’hui, les Jacobin-e-s, dont certain-e-s membres de la classe dirigeante palestinienne souffrant probablement du Syndrome de Stockholm, utilisent, consciemment ou non, une rhétorique proche de la position israélienne officielle et cherchent à monter la population contre la résistance. Illes disent que le Hamas est responsable des victimes civiles à Gaza. Ils s’accordent à dire que les roquettes du Hamas sont inutiles et ne font que provoquer des représailles israéliennes, que le Hamas exploite la population civile en la laissant sous les bombes pendant que les dirigeants du mouvement se terrent. Cet argument n’est en pas un, il ne fait que montrer une complète incompréhension de la situation. Israël ne peut pas, logiquement parlant, riposter. Israël est né en mai 1948 après un nettoyage ethnique massif qui a entraîné l’expulsion de la majorité de la population palestinienne indigène. Chaque roquette, manifestation ou pneu brûlé par un-e palestinien-ne est une réponse. La résistance palestinienne continuera jusqu’à ce que la Palestine soit libérée, et je parle bien de la Palestine historique. Pour dire les choses clairement: les palestinien-ne-s tirent des roquettes sur un territoire qui leur appartient.

D’une manière différente mais proche, les remarques à propos de « l’inutilité » des tirs de roquettes indiquent un manque sévère de perspicacité. La résistance palestinienne ne date pas d’hier et ne disparaîtra pas demain. Le chemin vers la libération, est bien un chemin, c’est-à-dire un processus plutôt qu’un point isolé. Les tirs de roquettes, tout comme la désobéissance civile, font partie de ce processus qui a commencé bien avant la naissance d’Israël. Les émeutes de Yafa (Jaffa) en 1921, la Grande Révolte de 1936-1939 et les deux premières intifadas sont des exemples d’un processus plus large où Israël tente, avec le soutien des États-Unis et de l’Union Européenne, d’éradiquer la conscience politique palestinienne.

Ces discours défaitistes qui cherchent des justifications à Israël ressortent chaque fois qu’Israël bombarde la bande de Gaza ou mène une opération militaire en Cisjordanie, utilisant régulièrement la mort de civils pour condamner moralement la résistance. Ces arguments sont flous, voire même hypocrites. En tant que pouvoir colonial, Israël n’a pas besoin de justification pour s’en prendre à des civils. Roquettes palestiniennes ou pas, l’État colonial d’Israël discrimine, tabasse, emprisonne et assassine les palestinien-ne-s tous les jours. Par exemple, Tariq Abou Khdair, un palestinien de 15 ans a été battu par les soldats coloniaux d’Israël, arrêté après son tabassage, confiné dans sa maison et a dû payer plus de 650 euros d’amende sans procès, sans avoir été inculpé, sans avoir rien fait. Mohammed al-Dourra, assassiné dans les bras de son père le 30 septembre 2000 à Gaza est un autre exemple des agressions commises par un pouvoir colonial déchaîné qui prive systématiquement ses sujets de leur humanité.

Les combattant-e-s armé-e-s palestinien-ne-s ne peuvent être compris que dans ce contexte plus global : ce sont des sujets coloniaux d’Israël qui, comme Sans Souci à Haïti, comme le FLN en Algérie, comme l’IRA en Irlande, refusent la soumission de leur peuple à une domination coloniale. Reprocher aux opprimé-e-s, dont font partie les combattant-e-s palestinien-ne-s, de lutter contre leurs oppresseurs est une faute morale dont les pacifistes, défaitistes et défenseurs d’Israël ne parlent pas. Le meurtre de civils ne cessera pas quand la résistance arrêtera de combattre au côté de son peuple, mais quand Israël décolonisera la Palestine.

Pour finir, les Brigades al-Qassam du Hamas n’ont jamais été le seul groupe armé de Palestine. Les Brigades des Martyrs d’al-Aqsa du Fatah, les Brigades Abu Ali Mustafa du mouvement marxiste-léniniste FPLP et les Brigades al-Qods du Jihad Islamique restent toutes, à des degrés divers, actives dans la lutte anti-coloniale en Palestine. Voir la résistance palestinienne comme uniquement « islamiste » est donc faux et ne fait que permettre à Israël de nourrir la haine islamophobe rampante chez ses citoyen-ne-s juif-e-s.

Pour revenir à Haïti, un certain Jean-Baptiste Sans Souci, dont j’ai parlé plus haut, était un esclave noir sous la colonisation française. Pendant la Révolution Haïtienne de 1791, Sans Souci, abandonné par Toussaint Louverture, un leader révolutionnaire créole qui avait négocié avec le gouvernement français, a refusé la soumission de Louverture, a pris les armes et a combattu férocement l’armée française. Après avoir vu la force morale de Sans Souci et de ses troupes, Louverture, qui soutenait le gouvernement français après sa défaite, a rejoint à nouveau les forces révolutionnaires. Sans Souci a été assassiné en 1803, mais Haïti a obtenu l’indépendance l’année suivante, en 1804. Il y a plus à dire sur la révolution haïtienne que je peux le faire ici, mais ce résumé terriblement bref me permet de souligner deux points. Premièrement, Haïti n’a pas obtenu son indépendance en signant un traité avec la France comme l’avait fait Louverture, mais par la force morale de ses armes, force qui a obligé le gouvernement français à se soumettre à la volonté du peuple qu’il avait réduit en esclavage. Deuxièmement, les armes de Sans Souci n’ont pas fait qu’obtenir une victoire militaire contre une armée française bien plus puissante : la légitimité morale de la cause de Sans Souci a fait tomber les complexes d’infériorités incarnés par Louverture et a renversé les systèmes de privilèges.

Le modèle révolutionnaire palestinien doit être la Révolution Haïtienne de 1791, pas la Révolution Française de 1789.

[Texte original: Rejecting victimhood: the case for Palestinian resistance avec un grand merci à l'auteure @RanaGaza et à @OpenDemocracy pour l'autorisation de traduction et de publication ici]


Pourquoi je suis antisioniste

Posted: juillet 15th, 2014 | Author: | Filed under: Pays arabes, palestine | 2 Comments »

« L’antisionisme est la réalité de l’antisémitisme qui tue aujourd’hui en Europe »

Cette phrase a été prononcée il y a quelques jours par M. Mergui, président du Consistoire, plus haute institution juive de France. Il l’a prononcé à l’occasion d’une tuerie commise à Bruxelles, apparemment par un français, probablement pour des raisons antisémites. Difficile de savoir comment réagir à une déclaration pareille. Difficile parce que cette petite phrase m’accuse d’avoir été un complice indirect de meurtres, d’avoir provoqué ces morts. Cette petite phrase m’accuse moi, mes camarades et les nombreuses personnes qui se reconnaissent comme antisionistes. Car oui, je suis antisioniste. Et je suis fier de l’être. Non seulement mon antisionisme n’a rien à voir avec un quelconque antisémitisme, mais je suis profondément convaincu de la nécessité de l’antisionisme aujourd’hui, en France et ailleurs. Pour répondre à M. Mergui, je voudrais donc parler de l’antisionisme non pas en tant que mouvance menaçante rôdant sur internet, mais en tant que mouvement politique, mouvement politique dont je fais partie. Je voudrais lui expliquer pourquoi je suis antisioniste concrètement, pourquoi l’antisionisme est une lutte politique et pas une haine aveugle. M. Mergui, je suis antisioniste, et voilà pourquoi.

Je suis antisioniste parce qu’on peut parler de conflit israélo-palestinien, de colonies et de murs, mais qu’on oublie souvent de dire que l’agression quotidienne vécu par les palestinien-ne-s ne date pas des années 80, ni de l’occupation israélienne en 1967, ni même de la création de l’état d’Israël en 1948. Le peuple palestinien est attaqué depuis plus d’un siècle. Il est attaqué au nom d’un projet clair, précis et explicite, qui est resté pratiquement le même de la fin du XIXème siècle à nos jours : le projet sioniste. En Palestine, il n’y a pas deux peuples qui se sont retrouvés là par hasard, mais le résultat d’un processus volontaire qui a pour objectif de remplacer un groupe humain, les palestinien-ne-s, par un autre, les juif-e-s d’Europe. Pas de « paix » possible en Palestine sans mettre un nom sur cette réalité.

Je suis antisioniste parce que le sionisme est un projet colonial, avec tout ce que ça suppose de violence sociale et politique. Ce projet a toujours eu pour but le contrôle d’un maximum du territoire de la Palestine. Avant même la création de l’état d’Israël, le mouvement sioniste s’est approprié des terres, a expulsé violemment des populations, a réprime toute expression collective palestinienne, a privé de droits sociaux et politiques tout un peuple. L’état israélien actuel est fondé sur cette violence. La politique israélienne actuelle n’est que la continuation de cette logique. Dès le début du XXème siècle, les futurs dirigeant-e-s d’Israël parlent ouvertement de séparation raciale entre les populations « juives » et « arabes » et de la nécessité de garder sous contrôle « l’expansion démographique arabe ». Depuis plus d’un siècle, le slogan sioniste est « une terre sans peuple pour un peuple sans terre »: dans cette vision, les palestinien-ne-s n’existent pas. Le projet sioniste, c’est la destruction de la Palestine et des palestinien-ne-s en tant que communauté cohérente et autonome. Accepter le sionisme, c’est accepter la destruction sociale, culturelle, politique et bien souvent physique d’un peuple, le peuple palestinien.

Je suis antisioniste parce que le projet colonial que je viens de décrire est un projet spécifiquement européen. Au niveau des idées comme des méthodes, le sionisme n’a rien inventé. A l’époque où le projet sioniste se constitue, l’Europe est sincèrement convaincue de son droit absolu à gouverner l’intégralité du monde et est prête à imposer ce droit par la conquête militaire, la manipulation économique et le massacre de populations entières si nécessaire. Le sionisme n’est qu’une application particulière de cette logique générale qui amène différents groupes européens à envahir l’Afrique, l’Asie, le Moyen-Orient, … A chaque fois, la justification est la même : la croyance en « notre » supériorité. A chaque fois les méthodes sont identiques : massacres, déplacements de population, constructions de murs, de camps et de barbelés, prise de contrôle de l’Etat qui est ensuite dirigé contre les populations locales, création de divisions « ethniques », … Ces méthodes et cette justification, on les retrouve en Palestine encore maintenant : la « seule démocratie du Moyen-Orient » a besoin d’un arsenal mortel pour sa « sécurité » face à des populations locales « incontrôlables » et « dangereuses ».

Je suis antisioniste parce que je vis en Europe et que l’Europe n’a pas seulement « laissé faire » ; elle a été une complice active à tous les stades du processus de colonisation de la Palestine. Directement et indirectement, elle a fourni les idées, les armes, le financement, le soutien géopolitique, l’appui militaire, les techniques répressives. Sans cette participation des gouvernements européens, il aurait été impossible de museler les palestinien-ne-s et les pays solidaires avec eux, il aurait été impossible d’imposer sur le terrain l’apartheid israélien. L’Europe faible, pleine de bonnes intentions mais manipulée par l’état israélien est un mythe. La réalité, c’est qu’à chaque étape, les sionistes ont pu compter sur un soutien total de la part de nos gouvernements. Israël a été construit avec les armes françaises, l’appui britannique et la protection américaine. La réalité, c’est qu’Israël défend les intérêts occidentaux au Moyen-Orient. Israël se salit les mains en interdisant à tout autre État de la région de devenir suffisamment solide pour être réellement indépendant et en maintenant un état de guerre perpétuel. L’important pour l’Europe, c’est de pouvoir continuer à acheter son pétrole avec l’argent obtenu en vendant ses armes de guerre à tous les États de la région. Bien sûr, tout ça implique parfois qu’on rappelle à l’ordre notre exécutant quand il va un peu trop loin, quand il ne respecte pas les convenances, quand son travail devient trop voyant.

Je suis antisioniste parce que le projet sioniste est non seulement un projet européen, mais il est aussi une réponse à un problème spécifiquement européen. On oublie facilement de nos jours que c’est notre Europe « civilisée » qui a connu une vague d’antisémitisme si dévastatrice qu’une grande partie des juif-e-s d’Europe vont devoir faire le choix de fuir leurs pays, les pays où ils habitaient depuis des siècles, pour échapper à une mort presque certaine. Le projet sioniste naît pour tenter de sauver les juif-e-s d’Europe. Le fait qu’il soit fondamentalement colonial et qu’il ai prétendu sauver un peuple en en détruisant un autre ne change rien à la nécessité réelle à laquelle il répond. Beaucoup de juif-e-s européen-ne-s ont refusé le projet sioniste, et la plupart d’entre eux sont morts dans les camps d’Hitler. Soutenir Israël, c’est aussi pour l’Europe une manière de se débarrasser de sa culpabilité, de sa responsabilité, de faire comme si tout ça n’était pas notre problème, n’était plus notre problème. Le résultat, c’est que de nos jours, l’antisémitisme, ce sont les (éternels) « autres », les arabes ou les noir-e-s. Le résultat, c’est qu’un parti fondé par des négationnistes et des antisémites notoires arrive en tête des élections européennes en France, mais que ce sont les banlieues françaises qu’on cible pour leur antisémitisme supposé.

Je suis antisioniste parce qu’à bien des égards, Israël n’est qu’un miroir grossissant de l’Europe. L’Europe qui ne sait plus parler que de « sécurité » et « d’identité ». L’Europe qui devient de plus en plus inégalitaire, injuste et féroce. L’Europe qui s’inquiète de sa soi-disant « invasion » par les « Rroms », les « musulmans », les « Africains » comme Israël s’inquiète de « l’équilibre démographique entre juifs et Arabes ». L’Europe qui, comme Israël, se voit maintenant comme une forteresse assiégée, comme un phare de « démocratie » au milieu d’une mer déchaînée, chaotique et menaçante. L’Europe où le langage dominant est devenu celui de la peur, et qui se sent tout de même légitime pour aller mettre son nez un peu partout dans le monde, à coup de bons conseils, d’accords commerciaux, de dettes destructrices et d’interventions militaires s’il le faut. L’Europe qui peut regarder tout un pays censé être « à l’origine de notre civilisation » être méthodiquement démantelé au nom de la « crise » sans se sentir particulièrement solidaire. L’Europe riche comme jamais qui ne « peut pas accueillir toute la misère du monde ». Et qui condamne à mort des milliers de migrant-e-s plutôt que d’avoir à les accueillir. Tant de points communs entre ici et là-bas. A bien des égards, pour l’Europe, regarder Israël, c’est se regarder dans un miroir.

Je suis antisioniste parce que les personnes qui voudraient faire oublier la question palestinienne sont les mêmes personnes qui voudraient faire oublier les autres sujets qui fâchent. Ce sont les mêmes personnes qui voudraient éviter que l’Europe se regarde en face, qu’elle réfléchisse sur ses responsabilités dans l’état actuel du monde, qu’elle s’interroge sur les privilèges dont elle dispose. Ce sont les mêmes personnes qui parlent d’accepter l’austérité et les sacrifices, qui répètent que chacun-e doit se serrer la ceinture ; sauf les riches, sauf leurs ami-e-s, sauf leurs complices.

Pour finir, je suis antisioniste parce que les palestinien-ne-s sont en première ligne de toutes les batailles depuis plus d’un siècle. Qu’ils me montrent ce que sont le courage, la ténacité et la résistance. Qu’ils m’apprennent tous les jours ce que la justice, la dignité et la liberté peuvent bien être. Que face à tout ce qu’ils m’ont donné et tout ce qu’ils m’ont appris, c’est le moins que je puisse faire. Je suis antisioniste parce que, sans justice en Palestine, il n’y aura pas de justice ici.

[mise à jour (18/07/2014)] Ce texte a été repris collectivement par les camarades de Génération Palestine.


Pourquoi la Palestine ?

Posted: juin 22nd, 2012 | Author: | Filed under: Pays arabes, palestine | No Comments »

Oui, c’est vrai ça, pourquoi la Palestine ? Plus précisément, pourquoi être solidaire avec le peuple palestinien et ses luttes ?https://www.facebook.com/media/set/?set=a.457243697619273.110421.136633479680298&type=1&_fb_noscript=1

Au sein du mouvement de solidarité avec la Palestine, beaucoup de réponses à cette question ont déjà été formulées et détaillées. De mon point de vue, ces réponses ne sont pas satisfaisantes, parce qu’elles reposent, en général, soit sur des considérations de droit international et de situation humanitaire, soit sur la revendication d’une proximité (affective, culturelle, sociale…) avec les palestinien-ne-s.

Le problème, c’est que je ne crois pas au droit international, ou plutôt que, pour moi, il n’est qu’une construction politique comme une autre. Je veux dire que je suis prêt à utiliser le droit international comme une arme politique au service de la solidarité avec les palestinien-ne-s, mais que je ne pense pas qu’il puisse constituer une fondation solide pour une solidarité réelle et concrète avec les palestinien-ne-s. Il ne faut pas se leurrer, ce droit a été formulé et construit pour servir les intérêts des pays dominants à l’échelle mondiale, et s’il peut être utilisé au service d’autres intérêts, c’est forcément par effraction, en les détournant. Mais pour pouvoir mettre ce droit au service, temporaire, des luttes palestiniennes, il faut déjà qu’il y ait une force pour faire effraction, pour pousser le droit dans la direction souhaitée : le droit international, c’est une étape, pas un point de départ, et probablement pas un point d’arrivée.

La proximité avec les palestinien-ne-s, c’est relativement simple, je n’en ai pas, à priori. Je ne suis pas d’origine arabe, je ne suis pas musulman, je ne suis pas un réfugié ailleurs dans le monde, mon identité sociale n’est pas liée à une tradition colonisée, étouffée ou niée. Au contraire, dans mon contact avec les palestinien-ne-s et leurs luttes, je dois tout le temps travailler à me rapprocher d’elles et d’eux, de leurs réalités, de leur histoire et de leur vision du monde. Arriver à entretenir des liens riches et sincères malgré cette distance n’est pas toujours simple et, en tout cas, ce n’est pas ma proximité très limitée avec les palestinien-ne-s qui nourrit ma solidarité avec leurs luttes.

Non, ma solidarité avec les palestinien-ne-s vient du fait que je suis un militant radical, un militant révolutionnaire, c’est-à-dire quelqu’un qui lutte pour transformer radicalement et collectivement la société. Ma solidarité avec les palestinien-ne-s vient du fait que l’évolution de la situation politique en Palestine a une importante énorme pour le monde dans lequel je vis, et que les résistances que les palestinien-ne-s font vivre au quotidien sont un élément fondamental des luttes sociales qui secouent le monde entier. Pour le dire plus simplement, mes luttes et les luttes palestiniennes sont liées, ce qui se passe là-bas a des impacts concrets ici, et inversement. Nos situations ne sont pas identiques, mais elles sont intimement liées.

Elles sont intimement liées parce que les luttes palestinien-ne-s actuelles sont les héritières d’une tradition de lutte dense et riche, mêlant (entre autres) pétitions, manifestations, conférences, grèves, actions armées, actions directes non-violentes, … Ici comme là-bas, les moyens d’actions s’échangent, se partagent et se discutent. Nous partageons un répertoire de modes d’actions, nous avons en commun un ensemble de questions stratégiques et tactiques qui ressurgissent régulièrement. Nous nous nourrissons mutuellement à travers nos réussites, les erreurs des autres nous servent d’avertissement pour nos propres actions, bref, nous sommes en lien. Sans même forcément se parler et se connaître, l’échange politique est là, en France comme aux Etats-Unis, en Grèce comme en Palestine. Au-delà de l’histoire, dans la période actuelle, la campagne BDS de boycott d’Israël, impulsée par des organisation palestiniennes, a beaucoup à nous apprendre sur la manière de créer des coalitions larges, sur des bases claires, qui permettent à des niveaux d’engagements et à des niveaux de radicalité très différents de cohabiter au sein d’un même mouvement.

Elles sont aussi intimement liées parce que nous avons une longue histoire de solidarité et de travail commun autour de nos luttes. Les combattant-e-s armé-e-s palestinien-ne-s des années 60 et 70 ont souvent pu bénéficier du soutien d’autres groupes en Europe, tandis que les guérilleros européens ont pu être accueilli-e-s et entraîné-e-s en Jordanie, au Liban et en Syrie. Quand une grève de la faim éclate dans les prisons britanniques en Irlande en 1981, les prisonniers palestiniens se mettent en grève de la faim en solidarité. Depuis plusieurs décennies, les 1er mai en Palestine et ailleurs se parlent et se répondent, par affiches, par slogans et par tracts. Quand la Seconde Intifada commence en 2000, des manifestations lui répondent en France. Quand les grec-que-s se battent avec rage contre l’austérité qu’on veut leur imposer, les organisations palestiniennes les appuient par des communiqués et des manifestations. Jamais complètement satisfaisantes, parfois à sens unique, souvent maladroites voire même problématiques, ces solidarités existent néanmoins depuis de nombreuses décennies et tissent des liens par-delà les frontières et les murs. La Palestine n’a jamais été bien loin.

Plus encore, nos luttes sont intimement liées parce que nos ennemis sont souvent les mêmes. En Palestine, Israël et les Etats-Unis ne sont que des mercenaires, des outils de répression au service du capitalisme mondial. Depuis sa création, Israël a servi à imposer la transformation capitaliste de la Palestine et de toute la région alentour. Soutenue d’abord par la Grande-Bretagne (et la France à une époque), puis par les Etats-Unis, Israël s’est toujours positionné à la pointe du système capitaliste mondial. Etat social-démocrate militarisé quand c’était la mode des pays développés pendant les années 50/60, Israël s’est maintenant transformé en Etat néo-libéral high-tech et tourné vers la recherche dans la « sécurité ». Les logiques d’exploitation et de profit que les palestinien-ne-s affrontent au quotidien sont les mêmes que celles auxquelles nous faisons face. Concrètement, dans de nombreux cas, au-delà de logiques communes, nous affrontons carrément des organisations et des institutions identiques. Le même FMI à la manœuvre pour imposer des plans d’austérité en Amérique Latine et en Europe conditionne toute « aide » éventuelle à des pays arabes à des négociations avec Israël. Israël ne tient son existence qu’à son rôle de base militaire et sociale pour le capitalisme au Moyen-Orient. Là-bas Israël, ici l’Union Européenne.

De manière plus profonde, nos luttes sont intimement liées parce qu’Israël, c’est aussi un peu la France, et vice-versa. La France, c’est aussi un Etat traversé par de profondes logiques coloniales, qui n’arrive pas à regarder en face son passé, ni son présent d’ailleurs, et qui exporte son savoir post-colonial en matière de « sécurité » et de « maintien de l’ordre ». Un Etat où les logiques raciales et discriminatoires sont partout mais où on multiplie les euphémismes pour pouvoir en parler à mots couverts : « terrorisme », « laïcité », « islam », « banlieues », … Un Etat qui a toujours des implantations militaires et économiques dans de nombreuses régions d’Afrique pour maintenir la population sous contrôle et sécuriser l’accès à des ressources cruciales. Un Etat qui consacre une partie considérable de ses ressources à « sécuriser ses frontières » et à « rétablir l’ordre dans les territoires perdus de la République ». Nos droites et extrême-droites communiquent très bien, et nos gauches se rencontrent souvent : tout ce beau monde sait bien que nos deux pays sont, de bien des manières, dans le même bateau. Les soulèvements futurs qui partiront à l’assaut des structures de domination de l’un des deux pays ne taperont probablement pas très loin des structures de l’autre.

Cette proximité entre Israël et la France peut donc nous permettre, en luttant au côté des palestinien-ne-s, d’affronter la structure post-coloniale et la structure de classe de nos sociétés. Récemment, qu’on veuille se dire « indigène » ou pas, il est devenu de plus en plus compliqué de nier le rôle fondamental que joue le racisme et les politiques néo-coloniales jouent dans la société française. Les émeutes de 2005 ont forcé à écouter, ont manifesté très concrètement le fait qu’il y avait indéniablement un problème. Le délire politique et médiatique autour du « voile » et de « l’islam » a d’abord fonctionné comme cache-sexe pour des politiques racistes, mais, petit à petit, même ce cache-sexe a fini par tomber. Quand Guéant parle « d’identité », que Marine Le Pen fait campagne sur la nécessité d’une « Assemblée vraiment nationale », tout le monde sait maintenant de quoi il et elle parlent. Ce cache-sexe a fini par tomber de la même manière que le consensus autour d’Israël et de sa politique a commencé à s’effriter : par des luttes quotidiennes et déterminées contre les violences policières, contre les lois discriminatoires, … Ces luttes françaises et ces luttes palestiniennes se renforcent mutuellement : une fois que la réalité des politiques racistes est rendue visible à un endroit, elle devient cruellement évidente ailleurs, même si leur intensité n’est pas la même d’un côté ou de l’autre de la Méditerranée.

J’irais même plus loin en disant que la solidarité avec les palestinien-ne-s nous apporte un décentrage. Si le Printemps Arabe a prouvé quelque chose, c’est bien qu’un vent politique nouveau souffle au Moyen-Orient. Ce vent nouveau vient, certes, du Moyen-Orient, mais il ne s’arrête absolument pas aux frontières de la Syrie ou de la Tunisie. Israël, Grèce, Espagne, Etats-Unis, … de nouveaux mouvements se multiplient, dépassent largement les limites des pays arabes et utilisent tous des symboles, des tactiques de luttes et des revendications fortement inspirées de ce qui a déjà permis de faire chuter plusieurs dictateurs. En ce moment, ce qu’il y a de nouveau et de pertinent politiquement ne se construit pas souvent en Europe, et encore moins souvent dans les vieux pays dominants de l’Europe de l’Ouest. Les vieux rapports coloniaux se défont progressivement et le centre révolutionnaire du monde n’est plus l’Occident, et l’Occident lui-même ne semble plus vraiment savoir où il veut aller. Dans ce contexte, la connexion historique entre les luttes régionales du Moyen-Orient et les luttes palestiniennes, qui fait que la Palestine et la région qui l’entourent bougent très souvent en même temps, prend un sens nouveau : à travers la place Tahrir, c’est aussi la Palestine qui s’invite politiquement un peu partout dans le monde. A travers la Palestine, c’est aussi le Printemps Arabe qui nous invite à partir apprendre ailleurs que dans notre traditionnelle Europe, à aller chercher, pour une fois, les outils théoriques et pratiques dont nous avons besoin, sans attendre qu’ils viennent à nous et qu’ils viennent de chez nous.

La Palestine s’invite politiquement en nous posant des questions, des questions qui peuvent paraître spécifiquement palestiniennes, mais qui nous obligent en réalité à réfléchir, à nous remettre en cause, à nous confronter à des difficultés qu’on aurait tendance à vouloir éluder. BDS remet en question notre rôle habituel dans la solidarité internationale en nous amenant à interroger nos propres institutions sur leur coopération avec la politique israélienne. La stratégie israélienne autour des « droits des femmes menacés par les islamistes du Hamas » nous oblige à réfléchir au fonctionnement actuel du patriarcat, en France et en Israël comme en Palestine, à abandonner des discours simplistes et paternalistes qui reposent sur le fait de croire avoir dépassé les dominations de genre. Le « pinkwashing » pratiqué par Israël oblige à se poser la question de l’homonationalisme, de l’ambiguïté qui existe dans les « acquis » de certaines luttes passées. La résistance palestinienne et son histoire, avec ou sans armes, nous obliger à dépasser l’idéologie de la non-violence qui imprègne une bonne partie des mouvement sociaux en France et à parler de la légitimité de la résistance et de la diversité des moyens d’action.

C’est là que tous les discours moralisateurs sur « les dangers de l’importation du conflit en France » tombent à plat. Il n’y a rien à « importer », la Palestine est déjà ici au quotidien, parce que les questions qu’elle amène peuvent de moins en moins être contournées, qu’il devient de plus en plus évident qu’il n’y aura pas de justice là-bas sans changement radical ici, et inversement. C’est pour ça que je suis solidaire avec les palestinien-ne-s, pour apprendre d’elles et eux, pour pouvoir participer aux débats incroyablement pertinents qui traversent leurs mouvements, pour pouvoir me nourrir de cette richesse politique. Je suis solidaire avec les palestinien-ne-s parce que je sais que si leur monde ne change pas, mon monde ne changera pas non plus, et que leur monde ne changera que si mon monde change.


Fin de chapitre !

Posted: juin 18th, 2012 | Author: | Filed under: Pays arabes, palestine | No Comments »

[Je traduit ici le dernier texte d'un révolutionnaire égyptien (Mahmoud Salem), publié le soir du deuxième tour des élections présidentielles égyptiennes. Je le traduit parce que je trouve qu'il clarifie des choses sur la nouvelle séquence dans laquelle entre la révolution égyptienne (quelque chose déjà mentionnée il y a quelques mois dans un article de l'OCL), et parce que je trouve qu'il y a des choses qui s'appliquent tout autant en France qu'en Egypte. Pour plus de contexte sur ce texte, Alain Gresh a de très bonnes synthèses en français, comme d'habitude. Vous pouvez aussi jeter un oeil à mes précédentes traductions sur l'Egypte.]

- A mon humble avis, c’est aujourd’hui que s’est terminé le premier chapitre de la révolution égyptienne. Je sais que d’autres gens la divisent en sous-parties (les 18 premiers jours, les élections, la période parlementaire et les élections présidentielles), mais ça ne me va pas. Nous nous sommes lancé-e-s dans cette révolution avec en tête les choses que les gens comme moi pensaient déjà en 2005 : il faut virer Moubarak, empêcher son fils de prendre sa relève et obtenir des élections démocratiques. Nous poursuivions tou-te-s ces objectifs et nous n’avions aucune idée de comment faire après, parce que virer Moubarak nous semblait déjà impossible. Et donc, vous réussissez à détrôner un tyran, et vous n’avez aucun plan concernant l’après, aucune idée de quoi faire et aucune compréhension réelle du régime lui-même. A partir de là, logiquement, vous vous ramassez et voilà ce qu’on a fait les 18 derniers mois, voilà notre histoire : la fin du dictateur et les conséquences de cette fin, voilà ce qui s’est passé. Cette étape se termine aujourd’hui, et un nouveau chapitre commence, pour le meilleur et pour le pire.

- Je n’ai jamais cru une seconde que Shafiq soit le candidat du CSFA (le Conseil Supérieur des Forces Armées qui commande l’armée égyptienne, ndt), principalement parce que tout le monde pensait qu’il l’était, et que ces réussites et ses échecs seraient donc comptés comme des réussites et comme des échecs. Et il y aurait surtout eu des échecs, puisqu’il existe un petit truc appelé l’économie mondiale et son effondrement, et donc que Shafiq n’aurait jamais été en mesure de tenir ses promesses, que les égyptien-ne-s sont connu-e-s pour être impatient-e-s, et l’aurait donc attaqué pour ses échecs, ce qui aurait fait chuter la popularité du CSFA au sein de la population sans que ce même CSFA ait plus personne pour lui servir de fusible. A ce moment-là, pourquoi faire ça ? C’est mieux de ne pas avoir de candidat, de choisir d’ignorer les écarts de Morsi (candidat officiel des Frères Musulmans, ndt), de le laisser gagner en tant que « candidat de la révolution » (parce que quelques idiot-e-s ont décidé de le populariser en tant que tel), et de nous laisser gérer les conséquences. En réalité, le CSFA n’a besoin de négocier avec personne, puisqu’ils ont les fusils et les institutions, et donc qu’ils savent que tout personne élue devra négocier avec eux. Au final, il n’y avait pas de candidat du CSFA, simplement un affrontement entre l’ancien NDP (ancien parti unique de Moubarak, ndt) et les Frères Musulmans et une situation où les révolutionnaires, en tout cas beaucoup d’entre eux, plutôt que de se rendre compte que les deux candidats étaient des ennemis et de choisir de rester en dehors de cette bataille, ont rejoint Morsi, ce qu’ils et elles vont regretter pendant des années.

- J’ai voté blanc, essentiellement parce que je refuse de céder aux sirènes de la politique de la peur et que je pense qu’ils sont tous les deux des candidats lamentables. Ceci dit, j’ai été continuellement attaqué par beaucoup de révolutionnaires parce que je ne soutenais pas Morsi. Et bien, mes chers ami-e-s, je suis désolé que vous ne soyez qu’un tas de lâches qui laissent leur peur contrôler leurs choix politiques. Je ne suis pas comme ça. J’ai attaqué Morsi parce que je ne veux pas qu’il soit considéré comme le candidat de la révolution, parce qu’il ne l’est pas, et parce qu’il ne le sera jamais à mes yeux. Notre révolution a revendiqué un état civil, c’est-à-dire un état non-religieux et non-militaire, et ce type va essayer de créer un état religieux et militaire. Les gens qui ont soutenu Morsi en croyant que les Frères allaient changer ou être démocratiques, se divisent en trois groupes : premièrement, les gens qui se pissent dessus de peur, deuxièmement, les gens qui ont conclu des accords avec les Frères (oui, Maher, je pense à toi) et, troisièmement, les gens qui sont suffisamment stupide pour croire que les Frères allaient changer et ne les trahiraient pas à la première occasion. Pour moi, le choix était simple : laisser les Frères se battre avec le NDP, tandis que nous nous organisions pour pouvoir affronter le vainqueur par la suite, mais l’absence d’esprit critique a toujours été le cancer de cette révolution, donc voilà où nous en sommes. Bien joué. Profitez de votre complicité dans les évènements qui vont suivre.

- Aujourd’hui a aussi marqué la fin du concept de légitimité révolutionnaire, et de tout le folklore symbolique qui l’entourait. Tou-te-s les détenteurs et les détentrices de cette légitimité ont échoué. Il va falloir faire autre chose que de continuer à s’aliéner nos allié-e-s et de faire toujours le pire choix possible. Si tu es un révolutionnaire, prouves le. Lance quelque chose, rejoins un parti, construis une organisation, résous un problème concret. Fais quelque chose plutôt que de courir de manifestation en manifestation, et de rassemblement en sit-in. Tout ça, ce n’est pas du travail de terrain : le travail de terrain, c’est de changer le terrain, pas seulement de s’y déplacer. Travailler réellement sur le terrain veut dire que l’environnement dans lequel on vit nous connaît et nous fait confiance, que les gens qui nous entourent se bougeront avec nous parce qu’on les aide et parce qu’on se préoccupe d’elles et d’eux, pas parce qu’on veut mettre en application un concept abstrait qu’on a découvert dans un livre sans avoir aucune idée de sa pertinence dans la situation égyptienne. Tant qu’on n’a rien fait de tout ça, on ne peut rien faire. Le prochain chapitre nécessite quatre choses : premièrement, que tou-te-s les leaders et tous les figures symboliques laissent de côté, rien qu’une fois, leur pureté idéologique et leurs différences insignifiantes dans l’intérêt du pays (ce qu’ils et elles n’ont jamais été capable de faire jusqu’ici), afin de se mettre autour d’une table pour réfléchir aux erreurs passées et à la manière dont nous pouvons les dépasser. Deuxièmement, une fois trouvé cette manière de dépasser les erreurs passées, tous ces gens doivent s’effacer une fois pour toute, et laisser la deuxième et la troisième génération révolutionnaire prendre les rênes. Nous avons échoué, ce qui veut dire que les générations suivantes doivent arrêter de nous suivre et peuvent même jeter à la poubelle nos perspectives de sortie de crise s’ils et elles ne pensent pas qu’elles peuvent fonctionner. Nous devons être là pour les soutenir du mieux que nous pouvons, mais il faut qu’une nouvelle génération de leaders et de figures émerge, ou alors nous sommes perdu-e-s. Troisièmement, il ne faudra pas être émotif ou réactionnaire et négliger ne serait-ce qu’un seul front : nous allons avoir besoin de gens sur le terrain du développement, sur le terrain culturel et sur le terrain politique. Si nous ne sommes pas sur tous ces fronts, nous échouerons. Quatrièmement, nous devons en finir avec l’idée d’Unité, et penser les choses en terme de coopération : nous sommes trop différent-e-s en terme d’idéologie, de principes et de méthodes pour réussir à se rassembler au sein d’une entité unifiée. Pas de problème, pas besoin d’une entité unifiée, chacun-e peut créer sa petite organisation, travailler dans son domaine et s’associer si nécessaire, mais ARRETONS DE NOUS DISPUTER ET DE S’ACCUSER DE TRAHISON LES UN-E-S LES AUTRES. Ça n’a servi à rien du tout jusqu’ici, et ça n’a fait que renforcer le cliché qui veut que les révolutionnaires soient une bande de mômes incapables de gérer un camion de glace, et encore moins capables de gérer un pays.

- Pendant que nous faisons le deuil et que nous accusons le coup, nous ne devons pas perdre de vue nos victoires. Voilà ce que nous avons obtenu :

  • Hosni Moubarak, son fils et son vice-président ne nous gouvernent plus
  • le NDP est fragmenté
  • le prochain président va être choisi selon une procédure démocratique, juste et compétitive, quoi qu’on pense du résultat
  • la liberté d’expression et celle de la presse
  • l’affaiblissement des Frères Musulmans, des salafistes, ainsi que la fin de l’utilisation du discours religieux à des fins politiques (par exemple, Morsi n’a pas parlé du tout de la charia les deux dernières semaines)
  • une compréhension sérieuse de la nature de l’Etat dans lequel nous vivons ainsi que de l’origine de ces problèmes, ce que nous n’avions pas auparavant.
  • une mise en réseau sans précédente d’individu-e-s à travers toutes les régions
  • un sérieux affaiblissement du classisme dans notre société classiste
  • une incroyable vague artistique, musicale et culturelle déferlant sur tout le pays.
  • plusieurs générations d’étudiant-e-s maintenant politisé-e-s, conscient-e-s et actives.
  • une évaluation sérieuse de notre classe intellectuelle et de sa médiocrité.
  • une découverte de la différence entre un-e leader et une figure, et de notre besoin de l’un-e plutôt que de l’autre.

- Quoi qu’il arrive, je ne suis ni déprimé, ni démotivé. J’ai compris, il y a déjà plusieurs mois, que cette révolution continuerait avec ou sans moi, et que le conflit entre l’Etat et les Frères Musulmans était inévitable, imminent, et parti pour durer, essentiellement parce que les problèmes qui en sont à l’origine sont réels, qu’ils s’aggravent, et que personne n’a, jusqu’ici, essayé de les résoudre. Que ça nous plaise ou non, qu’on soit encore là pour le voir ou pas, cette affrontement va continuer. Beaucoup de gens disent qu’on a atteint un point de non-retour sans vraiment comprendre ce que ça signifie. Tout simplement, ça signifie qu’il n’y a pas de stratégie de sortir de crise pour ce bordel, pas de solution simple et rapide, et pas de possibilité de résolution sans que tous les partis fassent de sérieux compromis, ce qui ne se produira pas sans conflits politiques, voire même sans conflit tout court, et cette réalité ne changera pas tant qu’un équilibre ne sera pas atteint. Pour le meilleur et pour le pire, la situation passée ne se reproduira plus. De l’eau a coulé sous les ponts. Il faut que chacun-e comprenne ce que ça veut dire et agisse en conséquence, tout en gardant en tête ceci : qu’on se batte ou qu’on se tire, il n’y a pas de retour en arrière. Le prochain chapitre commence tout de suite et maintenant.


Mon décortiquage des élections égyptiennes

Posted: décembre 12th, 2011 | Author: | Filed under: Pays arabes, palestine | No Comments »

Image de la chaîne de télévision al-Rahm

J’ai passé les deux dernières semaines à lire massivement à propos des élections égyptiennes. Résultats, analyses, réflexions, comparaisons historiques … Le système électoral employé pour ces élections était sacrément complexe, et interpréter des résultats suppose de se familiariser un peu avec la géographie sociale d’un pays. En France, en fonction du résultat dans telle ou telle ville, j’arrive facilement à en tirer des liens avec une réalité sociale: on sait bien quelle classe vote à Neuilly et laquelle vote à Roubaix. Dans un pays où je ne suis jamais allé comme l’Égypte, c’est beaucoup moins simple. Alors j’ai voulu prendre le temps.

Heureusement, les sources accessibles en anglais commencent à se multiplier. Pour le contexte politique, la page spéciale élections de Jadaliyya est une mine d’or. Les résultats eux-mêmes sont efficacement regroupés ici. Ajouté à une quantité incroyable de blogs, d’articles de journaux et autres vidéos, ça commence à faire suffisamment d’éléments pour se faire une idée.

La première constatation évidente, c’est que les appels, venant de beaucoup d’occupant-e-s de la place Tahrir et des autres places publiques égyptiennes, au boycott de ces élections n’ont pas pris. La participation au vote a été très forte, et ce dans tout le pays. Il n’y pas, apparemment, de “poches” d’abstention dans certaines régions. L’existence de telles poches aurait pu indiquer un ancrage social de l’abstention (comme on peut avoir en France), mais là ce n’est pas le cas. Les égyptien-ne-s ont participé-e-s en masse à ces élections.

Une deuxième constatation, toujours très générale mais peut-être moins évidente, c’est que les micro-partis issus de l’ancien parti officiel PND n’ont obtenu que des scores relativement faibles. Là encore, c’est le cas partout dans le pays (à peu de choses près).  On aurait pu avoir peur que l’ancien régime égyptien réussisse à se maintenir en vie à travers ces dizaines d’organisations créées pour contourner la dissolution du parti de Moubarak, mais ça n’est pas arrivé. Comme le fait remarquer Issandr el-Amrani (du blog The Arabist, dont j’ai déjà parlé), ça veut dire que la base politique de l’ancien régime a bien été démantelée par l’insurrection du début de l’année. D’une certaine manière, ça confirme qu’une révolution s’est bien produite en Égypte: il n’y aura pas de retour en arrière, une nouvelle période politique commence en Égypte.

Depuis la prise du pouvoir de l’armée en 1952, tous les gouvernements égyptiens ont été dominés par les forces de sécurité. Même si, durant les années 80/90, le centre du pouvoir s’était déplacé vers les services de sécurité intérieure (comme le détaille un texte que j’ai traduit il y a quelques mois), la logique restait la même: les services de sécurité gouvernaient, en s’appuyant sur un ensemble de réseaux sociaux représentés par le parti PND. Maintenant que la base politique représentée par le PND et ses satellites a été détruite, l’armée ne devrait pas réussir à maintenir une position dominante dans le gouvernement. Son comportement des dernières semaines paraît confirmer cette analyse: avant les élections, l’armée a essayé de passer en force pour imposer des principes “supra-constitutionnels”, et a dû reculer sous la pression. Maintenant, elle continue à vouloir contrôler l’assemblée constituante qui va rédiger la constitution, mais de manière beaucoup plus prudente qu’auparavant. Il y aura encore un long bras de fer entre l’armée et le Parlement, mais, à priori, un peu à la manière de ce qui s’est passé en Turquie, le Parlement devrait finir par gagner.

Tout ça ne veut pas dire que l’appareil répressif en lui-même a été démantelé, et le niveau de répression subi par les militant-e-s ces derniers temps le montre bien. Par contre, les forces de sécurité font probablement passer progressivement de la position de donneuses d’ordres à celles d’exécutantes. L’armée va certainement devoir passer la main …

Passer la main à qui ? C’est là que ça se complique, et qu’on entre sur le terrain social à proprement parler.

Depuis la chute de Moubarak, la dynamique d’amplification des grèves et des protestations sociales se poursuit (voir ce lien en anglais). Depuis quelques années,  les conflits sociaux se multiplient en Égypte, et 2011 a été l’année la plus remplie depuis longtemps de ce point de vue-là. En novembre 2011, d’après des estimations non-gouvernementales, 750 000 travailleureuses ont participé d’une manière ou d’une autre à une action collective. La rébellion ouvrière monte, et le gouvernement le sait, envoyant des responsables de plus en plus importants dans les négociations avec les grévistes. Ce qui est intéressant, c’est que les grèves ne sont pas tant défensives qu’offensives, qu’elles ne répondent pas à des attaques, mais demandent des augmentations de salaires et des améliorations de l’environnement de travail.

Mais ce mouvement reste trop faible pour peser à un niveau national. Par exemple, la lutte nationale contre l’appareil répressif menée par des collectifs issus de la place Tahrir et le mouvement de grève restent séparé-e-s, déconnectées l’un-e de l’autre. Les revendications mises en avant restent locales et spécifiques. Un autre limitation de ce mouvement est qu’il touche pour l’instant essentiellement les entreprises publiques ou semi-publiques, qui ne constituent plus qu’une petite minorité des entreprises égyptiennes. Les signes de mouvement dans le secteur privé sont moins convaincants, et les luttes de chômeurs ou de travailleureuses de l’économie non-officielle (qui représente une grande partie de l’activité économique égyptienne: 50% des actif-ve-s au début des années 2000) prennent beaucoup plus difficilement.

Cette situation s’est traduite sur le plan électoral par le fait que les programmes économiques de presque tous les partis qui se présentaient étaient libéraux, sans même se donner le peine d’être vaguement réformistes. Les blocs électoraux n’étaient tou-te-s que des blocs bourgeois. Quand je dis bourgeois, ça veut dire que les dirigeants appartiennent à l’élite bourgeoise égyptienne, que c’est le cas aussi de l’essentiel des candidat-e-s et que donc, très logiquement, les intérêts défendus par ces partis vont être ceux de la bourgeoisie. Les salarié-e-s, employé-e-s, ouvrier-e-s et autres chômeureuses n’existaient dans le processus électoral qu’en tant que votant-e-s, pas en tant que participant-e-s organisé-e-s portant leurs propres voix.

Les blocs étaient bourgeois, mais ça n’empêche pas les différents partis de représenter les intérêts de fractions très différentes de la bourgeoisie. Le Bloc Égyptien, formé essentiellement autour de la “laïcité”, est le parti de ce qui reste des élites égyptiennes des années 60/70. Le grand projet de développement national des années 60 a échoué avec le mouvement révolutionnaire des pays arabes après l’indépendance (et d’ailleurs avec le mouvement révolutionnaire mondial des années 60). Le Bloc Égyptien représente ce qui reste de ce projet de développement autonome d’un capitalisme à l’occidentale à l’échelle de l’Égypte: des classes moyennes (et supérieures) cultivées, diplômées, mobiles et plutôt à l’aise dans le monde moderne. Les votant-e-s de ce bloc sont concentré-e-s essentiellement au Caire, zone massivement urbanisée et beaucoup plus développée que le reste de l’Égypte.

A l’oppose complet de ce vote laïc, il y a les salafistes. La majorité de leur électorat se trouve dans les régions pauvres et rurales de la périphérie égyptienne, délaissées par le pouvoir égyptien depuis des décennies. Pauvreté marquée, infrastructures délabrées et illettrisme toujours massif: jusqu’à 40% à Fayoum, ville du Nil où al-Nour, le parti des salafistes réalise son score le plus fort. Si les salafistes sont capables de réaliser un score aussi fort dans ces endroits, c’est qu’il font depuis plus de trente ans, depuis bien avant leur entrée en politique, le travail social que l’État égyptien ne fait plus dans ces régions. Autour des mosquées servant de lieu de rencontre, il organisent les mariages, montent des associations caritatives, construisent des écoles, … Leurs candidats sont respectés pour leur travail quotidien dans leurs communautés.

Cette rupture entre Le Caire (et sa région) et la périphérie était assez frappante pendant les élections: dans les petites villes égyptiennes, ce sont les partis islamiques qui informaient sur les élections, sur leur déroulement et qui guidaient les votant-e-s aux urnes. Ils ont été très présents un peu partout, avec du porte-à-pote, des camions porte-voix et des bureaux massivement visibles. Face à ça, la mobilisation du Bloc Égyptien au-delà du Caire a été très limitée, et en tout cas largement inférieur à celle d’al-Nour.

Pour finir avec les gros blocs électoraux, il y a l’Alliance pour l’Égypte. Elle est dominée par le Parti de la Liberté et de la Justice, branche directement politiques des Frères Musulmans. Les Frères Musulmans représentent la bourgeoisie traditionnelle égyptienne, celle des marchés et des universités islamiques. Ils sont clairement dans une perspective centriste, essayant d’apparaître comme le parti de l’ordre et de la stabilité. Contrairement aux salafistes, ils s’affichent franchement comme démocratiques et pluralistes, cherchant à former des alliances larges pour gouverner. Le PLJ est pratiquement en tête dans toutes les circonscriptions électorales.

Clairement, l’importance prise par les islamistes est liée au rôle des pays du Golfe. Par contre, il ne faut croire que les émirats du Golfe aient noyé le processus électoral égyptien sous des tonnes de dollars issus des revenus du pétrole. Clairement, de ce que peuvent en dire tous les observateurices, les Frères comme les salafistes bénéficient d’une implantation forte dans toute l’Égypte, et représentent des forces politiques locales et implantées. Ces partis islamiques ne sont pas des marionnettes au service de l’Arabie Saoudite, surtout pas dans le cas des Frères Musulmans. L’influence saoudienne est plus subtile et plus profonde que ça: depuis l’échec des développements nationaux des pays arabes dans les années 60 (les camarades de Senonevero ont publié sur ce sujet le très bon Le Moyen-Orient, histoire d’une lutte des classes), les pays du Golfe représentent le modèle le plus réussi d’intégration à l’ordre capitaliste mondial dans la région.

Modèle le plus réussi, c’est-à-dire unique modèle à avoir débouché sur la création d’une réelle classe bourgeoise unifiée et présente jusqu’au niveau international. Depuis le début des années 90, les pays du Golfe prennent une importance de plus en plus considérable dans les économies du Moyen-Orient. Pour donner un exemple, à part la banque nationale égyptienne, les capitaux venant du Golfe contrôlent toutes les grandes égyptiennes. A l’occasion de la guerre d’Irak de 2003, on dit souvent que les entreprises américaines se sont appropriées le gâteau de la reconstruction du pays. Ce n’est qu’à moitié vrai: entre 2003 et 2009, la moitié des investissements réalisés en Irak étaient faits avec ces capitaux du Golfe. Une large majorité des capitaux extérieurs investis dans les pays du Moyen-Orient, de l’Égypte à la Palestine en passant par la Syrie venaient du Golfe.

Ce qui se réalise depuis quelques années, c’est l’intégration de l’économie du Moyen-Orient au capitalisme mondial sous direction des pays du Golfe (un passionnant livre universitaire, très cher et en anglais bien sûr, vient de sortir à ce sujet: Capitalism and class in the Gulf Arab States). La classe capitaliste du Golfe domine donc petit à petit le Moyen-Orient économiquement, mais aussi culturellement, avec des chaînes câblées, des magazines, des films, … C’est cette classe capitaliste qui est la force derrière la ré-islamisation progressive du Moyen-Orient. Les télévisions câblées les plus populaires d’Égypte, comme al-Nass et al-Rahma, accueillent des prédicateurs salafistes depuis des années et sont financées par des capitaux en provenance du Golfe. Les salafistes sont conservateurs, certes, mais aussi très modernes, à l’image de ces pays du Golfe profondément rétrogrades mais à la pointe des flux financiers mondiaux.

Je pense que c’est avec ce contexte qu’on peut comprendre les élections en Égypte: la bourgeoisie nationale issue des années 60 ne peut plus représenter un programme capitaliste crédible (ce qui donne les scores faibles du Bloc Égyptien), donc les courants islamistes se nourrissant des succès des pays du Golfe sont logiquement en situation de force. De ce que je peux en voir, les Frères Musulmans sont situés au milieu de tout ça, tiraillés par des tendances salafistes, mais représentant aussi un pôle islamique régional plus ancien. Les Frères Musulmans essaient donc de développer un programme capitaliste en phase avec la tendance régionale (donc en lien avec les pays du Golfe), mais adapté et centré sur la réalité égyptienne. Les salafistes, eux, proposent un travail sur les valeurs culturelles, travail qui fonctionne essentiellement comme une acceptation du capitalisme régional tel qu’il est, dominé par le Golfe, et qui se fait avec de l’argent ne venant (probablement) pas directement des états, mais des réseaux de charité du Golfe.

Dans les deux cas, à plus long terme, salafistes et Frères Musulmans vont avoir un problème: dans la situation actuelle, leur programme économique (ou leur absence de programme économique) n’est pas tenable. Il ne fonctionne dans les pays du Golfe qu’uniquement à cause d’une répression politique impitoyable et d’une main-d’œuvre essentiellement immigrée. La réalité de l’Égypte est fondamentalement différente, et ils vont probablement être rattrapé-e-s tôt ou tard par cette réalité. En attendant, faute de mieux, ils sont les seuls à être en mesure de formuler un projet cohérent de société, ce qui les met donc dans une position idéale pour remporter des élections.

Une des grandes questions qui reste est celle du rôle de l’armée, qui a des intérêts capitalistes propres, essentiellement orientés vers le tourisme. Avec qui choisira-t’elle se s’allier, et est-ce que les alliances décidées par les généraux seront acceptées par les soldats de base ? Une autre chose difficile à mesurer pour l’instant, c’est aussi l’impact de la situation actuelle sur la classe capitaliste du Golfe. Est-ce qu’elle se maintiendra en tant qu’entité cohérente avec l’approfondissement de la crise ou va-t’elle voler en éclats ? Toute évolution de la situation en Palestine risquerait aussi probablement de bousculer beaucoup cet échiquier politique, en forçant des positionnements.

Actuellement, en Égypte comme ailleurs, les seuls blocs politiques réussissant à se former sont des bloc bourgeois. Des luttes se développent à une échelle locale, mais la mise en commun de ces luttes et l’élaboration d’un langage collectif traîne. Ça donne une situation comme celle-ci, où les luttes de la place Tahrir peuvent se tenir et même être relativement victorieuses sans pouvoir exister à une échelle nationale, en fait sans réussir à avoir une présence à long terme dans le pays. Toutes ces luttes sont encore jeunes et leur ancrage fragile: elles sont encore mal placées pour contester l’hégémonie capitaliste dans la vie politique.

Je pense qu’une révolution sociale attend encore, en Égypte comme dans beaucoup d’autres pays. La crise est en train de fragmenter la classe capitaliste à l’échelle mondiale. Plus les perspectives de reprise s’éloignent, plus les conflits internes à la bourgeoisie peuvent être violents. Dans ce contexte, si les luttes réussissent à se lier, à s’enraciner et à approfondir leurs bases communes, on attendra un stade où la bourgeoisie sera trop fragmentée pour agir face à un bloc cohérent de résistance. Ce n’est pas forcément gagné, mais je crois que ce sont des perspectives infiniment plus positives que celles de ces vingt dernières années. Ces élections montrent qu’on en est pas encore à ce stade, que la révolution n’est pas encore là, mais les perspectives existent.

[mise à jour (13/12/11)] Sadri Khiari, qui avait écrit il y a quelques années le très chouette Pour une politique de la racaille, fait une analyse détaillée des élections en Tunisie: Tunisie: commentaires sur la révolution à l’occasion des élections. Je le met en lien ici parce que je trouve que les deux textes se complètent pas trop mal (mis à part qu’il a infiniment plus d’adresse théorique que moi, mais bon, on fait ce qu’on peut :)).