La violence, sa normalisation et la fin de quelque chose

Posted: mars 6th, 2016 | Author: | Filed under: Murmures | No Comments »

Je n’ai pas écrit ici depuis très longtemps. J’ai continué à écrire ailleurs, mais plus sur ce blog. La raison principale, c’est probablement que je me suis éloigné du milieu (comme on dit).

Ce processus a été progressif, et il y en a des traces dans des textes publiés ici. Sur la fin, ce blog m’a plus servi à diffuser des traductions sur la révolution égyptienne et des positions sur la question palestinienne qu’à parler de travail militant en France. Avant même cette évolution, j’ai publié une série de textes assez critiques sur nos pratiques et nos théories, dans un contexte où (comme l’on fait remarqué certains commentaires) cette critique était assez à la mode.

Avec le recul, je peux voir que, même si je parlais encore de critiquer et de transformer le milieu, ce que je commençait à faire en réalité c’était d’en partir. Plus globalement, je commençais à vouloir construire d’autres horizons que le mouvement révolutionnaire français et ses limites plutôt étouffantes.

Maintenant, ça y est. Je ne crois plus en mes camarades. Je n’ai plus envie d’aller aux réunions de la grande famille révolutionnaire pour y parler une nouvelle fois de ce qui ne va pas et de ce qu’il faudrait faire pour que tout devienne super, merveilleux et inclusif. J’ai d’autres choses à faire et pas assez de temps pour en perdre dans ce trou noir qu’est la politique radicale. Bien entendu, l’interprétation généreuse et sympathique de mes ancien-ne-s camarades sera que je deviens, au choix: réformiste, normal, social-traître ou petit-bourgeois. Le problème des insultes de ce genre, c’est qu’à la dixième qu’on reçoit, ça ne touche plus trop.

Le fait de me rendre compte du chemin que j’avais fait et d’où j’en étais maintenant, ça m’a donné envie d’écrire ici une dernière fois, en guise de conclusion et de bilan pour les sept dernières années de ma vie.

Le bilan pour moi, c’est qu’au-delà des grands mots qui n’engagent que celles et ceux qui y croient (révolutionnaire par exemple, ou anarchiste), ce que je défend sans faire de compromis, c’est le refus de la normalisation de la violence.

Ok ok, c’est très vague. Le mieux, pour clarifier ce que je veux dire, c’est que je raconte une histoire. Une histoire absolument dégueulasse et totalement banale. Ça parle d’agressions sexistes, donc [TW: agressions sexistes et sexuelles].

L’association dans laquelle je travaille est une association militante. Très militante même. On y défend des tas de postures radicales, on y parle féminisme, soutien à la ZAD, anti-colonialisme, lutte contre l’austérité et anticapitalisme. Beaucoup des militant-e-s et personnes salarié-e-s de cette association sont des révolutionaires, anti-autoritaires, anarchistes avec des longues expériences de luttes.

Lors d’une soirée organisée chez des militant-e-s, une salariée de l’association (appelons-là Marie, tiens, même si ce n’est pas son vrai prénom) a été agressée sexuellement par un militant de l’association. Elle venait d’arriver dans l’association, elle ne connaissait pas tant les gens, elle venait de s’installer dans la ville où se trouvait l’association, elle n’en a pas trop parlé.

Petit à petit, en gagnant en assurance dans l’association, elle se met à en parler à des personnes de confiance, et à demander à ce que l’association traite cette agression. Sa demande est ignorée, elle se retrouve forcée à travailler avec son agresseur. Des militant-e-s la forcent même à partir d’un espace où son agresseur est parce qu’elle ne le met « pas à l’aise« . Les camarades féministes qui la soutiennent s’en prennent elles aussi plein la gueule.

À partir de là, vu que tout ça a pris suffisamment d’ampleur pour que ça ne soit pas possible de l’ignorer, la réponse de l’association est de créer un groupe de « gestion de conflits« . On ne parle pas d’agression.

Une féministe militante de l’association ayant soutenu Marie est à son tour agressé par un militant de l’association qui lui demander de dégager des locaux sinon il lui pète la gueule. La féministe en question demande à la direction de l’association d’exclure l’agresseur, au moins temporairement, ce que la direction refuse, en proposant juste un « partage des espaces« . La militante agressée part de l’association.

C’est au tour de personnes ayant soutenu la deuxième militante agressée de s’en prendre plein la gueule, avec un certain nombre de militant-e-s de l’association qui refusent maintenant de leur parler. Un texte du CA de l’association achève le processus en refusant de parler d’agression, et en regrettant que le « conflit » n’aie pas permis la « parole« , tout en accusant à demi-mots les victimes de l’avoir un peu cherché.

Cette histoire est une histoire de déni: déni de la violence, déni de son caractère sexiste, déni des responsabilités des membres de l’association dans cette violence. Ce déni fonctionne parfaitement bien, permettant à chacun-e de se cacher derrière un « conflit personnel« , qui « n’est pas simple à gérer » et où « il y a des responsabilités des deux côtés« . Tous les militant-e-s impliqué-e-s dans ce déni connaissent parfaitement ce type de discours dépolitisant, ils et elles le dénoncent à longueur de journée dans d’autres contextes. Mais illes le dénoncent chez les autres. Quand ce sont des camarades qui sont impliqué-e-s, là, d’un coup, c’est beaucoup plus compliqué.

Quand je parle de normalisation de la violence, c’est de ça dont je parle. De la capacité d’un groupe dominant à faire passer sa violence comme autre chose que de la violence, comme une nécessité, une fatalité, ou encore quelque chose de pas si grave. Nous vivons non seulement dans un monde hyper violent, mais dans un monde de violence normalisée, où la plupart de la violence subie ne peut pas être dite en tant que violence. Les corps ouvriers brisés ce n’est pas de la violence, le harcèlement quotidien des femmes ce n’est pas de la violence, les discriminations racistes, ce n’est pas de la violence, … Tout ça, c’est du stress, de la maladie, des accidents, des problèmes de santé, mais pas de la violence. Jamais de la violence, parce que derrière l’idée de violence, il y a l’idée de souffrance, de douleur, de quelque chose qu’il faudrait éviter à tout prix.

La violence, c’est toujours celle de l’autre, qui est loin, qui est notre ennemi. On ne supporte pas l’idée qu’on puisse soi-même infliger de la violence. Notre violence à nous est normale, elle n’est pas vraiment de la violence, elle fait partie de la nature des choses. Dans l’association militante dont je parle plus haut (où je travaille toujours), une hallucination collective permet aux gens de parler de différentes formes de souffrances subies au quotidien dans la structure, mais sans jamais que la structure elle-même puisse être dite comme une institution violente. Cette hallucination peut avoir lieu alors que la structure est peuplée de militant-e-s critiquant radicalement d’autres institutions: l’école, la police, l’entreprise, …

Notre société est structurée sur ce déni de la violence. On nous apprend à être incapable d’entendre que nous avons été violent-e-s, que nous le sommes encore, et que nous avons une responsabilité par rapport à la violence que nous infligeons. Au-delà des grandes dénonciations du capitalisme, le milieu révolutionnaire reproduit au quotidien ce déni. En tout cas, il ne fait pas beaucoup d’efforts pour en sortir. Toute dénonciation de violence en son sein est vécue comme une rupture d’une bulle magique qui isole du monde: il faut colmater le trou le plus vite possible, et si ça doit se faire au prix de l’expulsion de victimes devenues en trop, c’est tant pis.

La réponse du milieu quand une violence est nommée est la même que celle de l’État: d’abord le déni, ensuite un demi-aveu si le rapport de force est suffisant, et après on passe à autre chose. La question de la responsabilité n’est jamais posée. La question de la réparation, du soin non plus. Il ne faut plus que ça arrive, mais on ne va pas se demander comment réparer les dégâts existants, comment soutenir les victimes, on ne va pas aller s’interroger sur comment cette violence a pu avoir lieu, … La violence est toujours un accident, une anomalie, jamais structurelle. C’est une brèche à colmater. La normalisation de la violence va avec le fait de refuser que la normalité puisse être violente. Et ça, ça s’applique même chez les « radicaux ».

Je pense qu’on ne peut pas construire de perspective politique réellement radicale sur ces bases. Tout travail d’émancipation doit commencer par notre quotidien, par les violences que nous y subissons et auxquelles nous participons. Parce que notre force pour résister et lutter vient de ce que la lutte guérit et réparer chez nous en lien avec ce que l’on contribue à guérir et réparer chez les autres. Sans cette force, on ne fait que construire une institution de plus, une entité tournée vers sa survie et sa reproduction et dont le carburant est le rapport de force.

Je n’ai ni envie d’être une institution, ni d’en faire partie. Et le mouvement révolutionnaire dans lequel je me suis construit politiquement et humainement me semble être une machine à produire et reproduire des institutions. Des institutions radicales bien entendu, mais des institutions quand même. J’ai participé à tout ça. Je n’ai plus envie de le faire. Je ne sais pas bien où ça va me mener, mais ce refus est la chose dont j’ai été le plus sûr politiquement depuis longtemps.

Je ne sais pas si partir de ce milieu est un choix. Tout bêtement, une fois qu’on a vu une personne exercer une violence plus ou moins ouverte pour défendre son institution, quelle qu’elle soit, et nier immédiatement après sa propre violence, difficile de lui faire confiance quand il va s’agir de combattre ensemble. On ne peut pas faire des alliances avec des institutions.


Refuser la victimisation : une défense de la résistance palestinienne

Posted: juillet 16th, 2014 | Author: | Filed under: Pays arabes, palestine, Traduction(s) | No Comments »

Penser les tirs de roquettes de Gaza comme un contre-discours. Ce qui compte avec cette forme de résistance, ce sont moins les dégâts causés que l’affaiblissement des systèmes de privilèges dans un contexte anti-colonial.

Je me demande si, lorsque l’armée coloniale d’Israël bombarde Gaza, les palestinien-ne-s ne devraient pas attraper leurs guitares, leurs pianos et leurs flonflons, se tourner vers les oppresseurs qui les survolent avec leurs hélicoptères et leurs F16 et commencer à chanter une ballade pacifique. Peut-être qu’à ce moment-là, nous réussirons enfin à impressionner les « expert-e-s » et les papillons de la « résistance non-violente ». Je me demande aussi au nom de quoi, au nom de quel vécu, ces expert-e-s et ces papillons se sentent autorisé-e-s à nous demander de déposer nos armes. Ça n’a aucun sens.

La question présente est une question de privilège, de privilège qui doit être combattu et démantelé jusqu’à ses fondations les plus profondes. Dans leurs revendications « radicales », les Jacobin-e-s de la Révolution Française n’allaient pas jusqu’à réclamer la liberté pour les esclaves noir-e-s d’Haïti et des autres colonies françaises. Les Jacobin-e-s d’aujourd’hui défendent une conception de la liberté qui attend, qui exige, des palestinien-ne-s, non seulement qu’ils et elles chantent patiemment pour la paix, mais qu’illes dénoncent au passage la lutte armée. Je me dois d’être juste avec les Jacobin-e-s, illes ont bel et bien revendiqué l’égalité, mais uniquement pour les mulâtres propriétaires d’esclaves noir-e-s. Ironiquement, cette revendication ressemble furieusement aux appels des éléments « progressistes » de la communauté juive, en Israël et ailleurs. Ces « progressistes » demandent à Israël « d’accorder » aux citoyen-ne-s de seconde zone d’Israël, c’est à dire à la minorité palestinienne, les privilèges dont bénéficient leurs compatriotes juif-e-s. Cette idée d’intégration, qui tient plutôt pour moi de l’assimilation, suppose que l’État est le protecteur absolu de ses citoyen-ne-s et la source de toute justice, plutôt que l’origine de pratiques et d’idéologies coloniales, ce qu’est clairement l’État colonial d’Israël. En d’autres termes, cette proposition part du principe que les palestinien-ne-s ont un problème avec les lois de l’État plutôt qu’avec l’État lui-même. Même cette séparation libérale entre « l’État » et « ses lois » est problématique.

Les roquettes de la résistance tirées depuis la bande de Gaza sont un antidote indispensable à ce discours. Les habitant-e-s juif-e-s d’Israël doivent comprendre qu’ils et elles ne seront pas en sécurité tant qu’illes ne retourneront pas leur colère et leur frustration contre leur propre système de privilèges et leur propre idéologie raciste ; tout gouvernement israélien, qu’il soit de gauche ou de droite, incarne ce système et cette idéologie. Personne ne leur demande de partir, mais illes doivent accepter la résistance palestinienne tant qu’illes acceptent l’arrogance caractérisée de l’idéologie sioniste. Le potentiel radical des roquettes palestiniennes et des sirènes d’alarmes qui les accompagnent, tient dans leur capacité à déstabiliser un système privilégiant les israélien-ne-s juif-e-s au détriment des palestinien-ne-s, colonisé-e-s et déplacé-e-s. Les roquettes sont tout simplement une affirmation radicale d’existence et une expression directe d’auto-détermination. Les Jacobin-e-s doivent, illes aussi, comprendre cette réalité.

Aujourd’hui, les Jacobin-e-s, dont certain-e-s membres de la classe dirigeante palestinienne souffrant probablement du Syndrome de Stockholm, utilisent, consciemment ou non, une rhétorique proche de la position israélienne officielle et cherchent à monter la population contre la résistance. Illes disent que le Hamas est responsable des victimes civiles à Gaza. Ils s’accordent à dire que les roquettes du Hamas sont inutiles et ne font que provoquer des représailles israéliennes, que le Hamas exploite la population civile en la laissant sous les bombes pendant que les dirigeants du mouvement se terrent. Cet argument n’est en pas un, il ne fait que montrer une complète incompréhension de la situation. Israël ne peut pas, logiquement parlant, riposter. Israël est né en mai 1948 après un nettoyage ethnique massif qui a entraîné l’expulsion de la majorité de la population palestinienne indigène. Chaque roquette, manifestation ou pneu brûlé par un-e palestinien-ne est une réponse. La résistance palestinienne continuera jusqu’à ce que la Palestine soit libérée, et je parle bien de la Palestine historique. Pour dire les choses clairement: les palestinien-ne-s tirent des roquettes sur un territoire qui leur appartient.

D’une manière différente mais proche, les remarques à propos de « l’inutilité » des tirs de roquettes indiquent un manque sévère de perspicacité. La résistance palestinienne ne date pas d’hier et ne disparaîtra pas demain. Le chemin vers la libération, est bien un chemin, c’est-à-dire un processus plutôt qu’un point isolé. Les tirs de roquettes, tout comme la désobéissance civile, font partie de ce processus qui a commencé bien avant la naissance d’Israël. Les émeutes de Yafa (Jaffa) en 1921, la Grande Révolte de 1936-1939 et les deux premières intifadas sont des exemples d’un processus plus large où Israël tente, avec le soutien des États-Unis et de l’Union Européenne, d’éradiquer la conscience politique palestinienne.

Ces discours défaitistes qui cherchent des justifications à Israël ressortent chaque fois qu’Israël bombarde la bande de Gaza ou mène une opération militaire en Cisjordanie, utilisant régulièrement la mort de civils pour condamner moralement la résistance. Ces arguments sont flous, voire même hypocrites. En tant que pouvoir colonial, Israël n’a pas besoin de justification pour s’en prendre à des civils. Roquettes palestiniennes ou pas, l’État colonial d’Israël discrimine, tabasse, emprisonne et assassine les palestinien-ne-s tous les jours. Par exemple, Tariq Abou Khdair, un palestinien de 15 ans a été battu par les soldats coloniaux d’Israël, arrêté après son tabassage, confiné dans sa maison et a dû payer plus de 650 euros d’amende sans procès, sans avoir été inculpé, sans avoir rien fait. Mohammed al-Dourra, assassiné dans les bras de son père le 30 septembre 2000 à Gaza est un autre exemple des agressions commises par un pouvoir colonial déchaîné qui prive systématiquement ses sujets de leur humanité.

Les combattant-e-s armé-e-s palestinien-ne-s ne peuvent être compris que dans ce contexte plus global : ce sont des sujets coloniaux d’Israël qui, comme Sans Souci à Haïti, comme le FLN en Algérie, comme l’IRA en Irlande, refusent la soumission de leur peuple à une domination coloniale. Reprocher aux opprimé-e-s, dont font partie les combattant-e-s palestinien-ne-s, de lutter contre leurs oppresseurs est une faute morale dont les pacifistes, défaitistes et défenseurs d’Israël ne parlent pas. Le meurtre de civils ne cessera pas quand la résistance arrêtera de combattre au côté de son peuple, mais quand Israël décolonisera la Palestine.

Pour finir, les Brigades al-Qassam du Hamas n’ont jamais été le seul groupe armé de Palestine. Les Brigades des Martyrs d’al-Aqsa du Fatah, les Brigades Abu Ali Mustafa du mouvement marxiste-léniniste FPLP et les Brigades al-Qods du Jihad Islamique restent toutes, à des degrés divers, actives dans la lutte anti-coloniale en Palestine. Voir la résistance palestinienne comme uniquement « islamiste » est donc faux et ne fait que permettre à Israël de nourrir la haine islamophobe rampante chez ses citoyen-ne-s juif-e-s.

Pour revenir à Haïti, un certain Jean-Baptiste Sans Souci, dont j’ai parlé plus haut, était un esclave noir sous la colonisation française. Pendant la Révolution Haïtienne de 1791, Sans Souci, abandonné par Toussaint Louverture, un leader révolutionnaire créole qui avait négocié avec le gouvernement français, a refusé la soumission de Louverture, a pris les armes et a combattu férocement l’armée française. Après avoir vu la force morale de Sans Souci et de ses troupes, Louverture, qui soutenait le gouvernement français après sa défaite, a rejoint à nouveau les forces révolutionnaires. Sans Souci a été assassiné en 1803, mais Haïti a obtenu l’indépendance l’année suivante, en 1804. Il y a plus à dire sur la révolution haïtienne que je peux le faire ici, mais ce résumé terriblement bref me permet de souligner deux points. Premièrement, Haïti n’a pas obtenu son indépendance en signant un traité avec la France comme l’avait fait Louverture, mais par la force morale de ses armes, force qui a obligé le gouvernement français à se soumettre à la volonté du peuple qu’il avait réduit en esclavage. Deuxièmement, les armes de Sans Souci n’ont pas fait qu’obtenir une victoire militaire contre une armée française bien plus puissante : la légitimité morale de la cause de Sans Souci a fait tomber les complexes d’infériorités incarnés par Louverture et a renversé les systèmes de privilèges.

Le modèle révolutionnaire palestinien doit être la Révolution Haïtienne de 1791, pas la Révolution Française de 1789.

[Texte original: Rejecting victimhood: the case for Palestinian resistance avec un grand merci à l’auteure @RanaGaza et à @OpenDemocracy pour l’autorisation de traduction et de publication ici]


Pourquoi je suis antisioniste

Posted: juillet 15th, 2014 | Author: | Filed under: Pays arabes, palestine | 2 Comments »

« L’antisionisme est la réalité de l’antisémitisme qui tue aujourd’hui en Europe »

Cette phrase a été prononcée il y a quelques jours par M. Mergui, président du Consistoire, plus haute institution juive de France. Il l’a prononcé à l’occasion d’une tuerie commise à Bruxelles, apparemment par un français, probablement pour des raisons antisémites. Difficile de savoir comment réagir à une déclaration pareille. Difficile parce que cette petite phrase m’accuse d’avoir été un complice indirect de meurtres, d’avoir provoqué ces morts. Cette petite phrase m’accuse moi, mes camarades et les nombreuses personnes qui se reconnaissent comme antisionistes. Car oui, je suis antisioniste. Et je suis fier de l’être. Non seulement mon antisionisme n’a rien à voir avec un quelconque antisémitisme, mais je suis profondément convaincu de la nécessité de l’antisionisme aujourd’hui, en France et ailleurs. Pour répondre à M. Mergui, je voudrais donc parler de l’antisionisme non pas en tant que mouvance menaçante rôdant sur internet, mais en tant que mouvement politique, mouvement politique dont je fais partie. Je voudrais lui expliquer pourquoi je suis antisioniste concrètement, pourquoi l’antisionisme est une lutte politique et pas une haine aveugle. M. Mergui, je suis antisioniste, et voilà pourquoi.

Je suis antisioniste parce qu’on peut parler de conflit israélo-palestinien, de colonies et de murs, mais qu’on oublie souvent de dire que l’agression quotidienne vécu par les palestinien-ne-s ne date pas des années 80, ni de l’occupation israélienne en 1967, ni même de la création de l’état d’Israël en 1948. Le peuple palestinien est attaqué depuis plus d’un siècle. Il est attaqué au nom d’un projet clair, précis et explicite, qui est resté pratiquement le même de la fin du XIXème siècle à nos jours : le projet sioniste. En Palestine, il n’y a pas deux peuples qui se sont retrouvés là par hasard, mais le résultat d’un processus volontaire qui a pour objectif de remplacer un groupe humain, les palestinien-ne-s, par un autre, les juif-e-s d’Europe. Pas de « paix » possible en Palestine sans mettre un nom sur cette réalité.

Je suis antisioniste parce que le sionisme est un projet colonial, avec tout ce que ça suppose de violence sociale et politique. Ce projet a toujours eu pour but le contrôle d’un maximum du territoire de la Palestine. Avant même la création de l’état d’Israël, le mouvement sioniste s’est approprié des terres, a expulsé violemment des populations, a réprime toute expression collective palestinienne, a privé de droits sociaux et politiques tout un peuple. L’état israélien actuel est fondé sur cette violence. La politique israélienne actuelle n’est que la continuation de cette logique. Dès le début du XXème siècle, les futurs dirigeant-e-s d’Israël parlent ouvertement de séparation raciale entre les populations « juives » et « arabes » et de la nécessité de garder sous contrôle « l’expansion démographique arabe ». Depuis plus d’un siècle, le slogan sioniste est « une terre sans peuple pour un peuple sans terre »: dans cette vision, les palestinien-ne-s n’existent pas. Le projet sioniste, c’est la destruction de la Palestine et des palestinien-ne-s en tant que communauté cohérente et autonome. Accepter le sionisme, c’est accepter la destruction sociale, culturelle, politique et bien souvent physique d’un peuple, le peuple palestinien.

Je suis antisioniste parce que le projet colonial que je viens de décrire est un projet spécifiquement européen. Au niveau des idées comme des méthodes, le sionisme n’a rien inventé. A l’époque où le projet sioniste se constitue, l’Europe est sincèrement convaincue de son droit absolu à gouverner l’intégralité du monde et est prête à imposer ce droit par la conquête militaire, la manipulation économique et le massacre de populations entières si nécessaire. Le sionisme n’est qu’une application particulière de cette logique générale qui amène différents groupes européens à envahir l’Afrique, l’Asie, le Moyen-Orient, … A chaque fois, la justification est la même : la croyance en « notre » supériorité. A chaque fois les méthodes sont identiques : massacres, déplacements de population, constructions de murs, de camps et de barbelés, prise de contrôle de l’Etat qui est ensuite dirigé contre les populations locales, création de divisions « ethniques », … Ces méthodes et cette justification, on les retrouve en Palestine encore maintenant : la « seule démocratie du Moyen-Orient » a besoin d’un arsenal mortel pour sa « sécurité » face à des populations locales « incontrôlables » et « dangereuses ».

Je suis antisioniste parce que je vis en Europe et que l’Europe n’a pas seulement « laissé faire » ; elle a été une complice active à tous les stades du processus de colonisation de la Palestine. Directement et indirectement, elle a fourni les idées, les armes, le financement, le soutien géopolitique, l’appui militaire, les techniques répressives. Sans cette participation des gouvernements européens, il aurait été impossible de museler les palestinien-ne-s et les pays solidaires avec eux, il aurait été impossible d’imposer sur le terrain l’apartheid israélien. L’Europe faible, pleine de bonnes intentions mais manipulée par l’état israélien est un mythe. La réalité, c’est qu’à chaque étape, les sionistes ont pu compter sur un soutien total de la part de nos gouvernements. Israël a été construit avec les armes françaises, l’appui britannique et la protection américaine. La réalité, c’est qu’Israël défend les intérêts occidentaux au Moyen-Orient. Israël se salit les mains en interdisant à tout autre État de la région de devenir suffisamment solide pour être réellement indépendant et en maintenant un état de guerre perpétuel. L’important pour l’Europe, c’est de pouvoir continuer à acheter son pétrole avec l’argent obtenu en vendant ses armes de guerre à tous les États de la région. Bien sûr, tout ça implique parfois qu’on rappelle à l’ordre notre exécutant quand il va un peu trop loin, quand il ne respecte pas les convenances, quand son travail devient trop voyant.

Je suis antisioniste parce que le projet sioniste est non seulement un projet européen, mais il est aussi une réponse à un problème spécifiquement européen. On oublie facilement de nos jours que c’est notre Europe « civilisée » qui a connu une vague d’antisémitisme si dévastatrice qu’une grande partie des juif-e-s d’Europe vont devoir faire le choix de fuir leurs pays, les pays où ils habitaient depuis des siècles, pour échapper à une mort presque certaine. Le projet sioniste naît pour tenter de sauver les juif-e-s d’Europe. Le fait qu’il soit fondamentalement colonial et qu’il ai prétendu sauver un peuple en en détruisant un autre ne change rien à la nécessité réelle à laquelle il répond. Beaucoup de juif-e-s européen-ne-s ont refusé le projet sioniste, et la plupart d’entre eux sont morts dans les camps d’Hitler. Soutenir Israël, c’est aussi pour l’Europe une manière de se débarrasser de sa culpabilité, de sa responsabilité, de faire comme si tout ça n’était pas notre problème, n’était plus notre problème. Le résultat, c’est que de nos jours, l’antisémitisme, ce sont les (éternels) « autres », les arabes ou les noir-e-s. Le résultat, c’est qu’un parti fondé par des négationnistes et des antisémites notoires arrive en tête des élections européennes en France, mais que ce sont les banlieues françaises qu’on cible pour leur antisémitisme supposé.

Je suis antisioniste parce qu’à bien des égards, Israël n’est qu’un miroir grossissant de l’Europe. L’Europe qui ne sait plus parler que de « sécurité » et « d’identité ». L’Europe qui devient de plus en plus inégalitaire, injuste et féroce. L’Europe qui s’inquiète de sa soi-disant « invasion » par les « Rroms », les « musulmans », les « Africains » comme Israël s’inquiète de « l’équilibre démographique entre juifs et Arabes ». L’Europe qui, comme Israël, se voit maintenant comme une forteresse assiégée, comme un phare de « démocratie » au milieu d’une mer déchaînée, chaotique et menaçante. L’Europe où le langage dominant est devenu celui de la peur, et qui se sent tout de même légitime pour aller mettre son nez un peu partout dans le monde, à coup de bons conseils, d’accords commerciaux, de dettes destructrices et d’interventions militaires s’il le faut. L’Europe qui peut regarder tout un pays censé être « à l’origine de notre civilisation » être méthodiquement démantelé au nom de la « crise » sans se sentir particulièrement solidaire. L’Europe riche comme jamais qui ne « peut pas accueillir toute la misère du monde ». Et qui condamne à mort des milliers de migrant-e-s plutôt que d’avoir à les accueillir. Tant de points communs entre ici et là-bas. A bien des égards, pour l’Europe, regarder Israël, c’est se regarder dans un miroir.

Je suis antisioniste parce que les personnes qui voudraient faire oublier la question palestinienne sont les mêmes personnes qui voudraient faire oublier les autres sujets qui fâchent. Ce sont les mêmes personnes qui voudraient éviter que l’Europe se regarde en face, qu’elle réfléchisse sur ses responsabilités dans l’état actuel du monde, qu’elle s’interroge sur les privilèges dont elle dispose. Ce sont les mêmes personnes qui parlent d’accepter l’austérité et les sacrifices, qui répètent que chacun-e doit se serrer la ceinture ; sauf les riches, sauf leurs ami-e-s, sauf leurs complices.

Pour finir, je suis antisioniste parce que les palestinien-ne-s sont en première ligne de toutes les batailles depuis plus d’un siècle. Qu’ils me montrent ce que sont le courage, la ténacité et la résistance. Qu’ils m’apprennent tous les jours ce que la justice, la dignité et la liberté peuvent bien être. Que face à tout ce qu’ils m’ont donné et tout ce qu’ils m’ont appris, c’est le moins que je puisse faire. Je suis antisioniste parce que, sans justice en Palestine, il n’y aura pas de justice ici.

[mise à jour (18/07/2014)] Ce texte a été repris collectivement par les camarades de Génération Palestine.


Communiqué de Camarades du Caire: Le droit de manifester de tou-te-s

Posted: juin 20th, 2014 | Author: | Filed under: Traduction(s) | No Comments »

[Ce communiqué a été publié récemment par Camarades du Caire. J’ai traduit un de leurs précédents communiqués]

Le droit de manifester de tou-te-s

A celles et ceux qui luttent à nos côtés,

Nous vous écrivons de nouveau à l’aube sanglante d’une nouvelle présidence, la quatrième en quatre ans. Le général Abdel Fattah al-Sisi, qui a organisé le renversement brutal de Mohammed Morsi et des Frères Musumans, siège maintenant sur le Trône de Fer de l’Égypte. L’État policier renaissant est plus féroce que jamais. Les médias, contrôlés par un poignée de millionnaires, incitent par la terreur la population à abandonner ses droits les plus élémentaires pour satisfaire les déesses Sécurité et Stabilité.  Les jeunes révolutionnaires qui ont osé remettre en cause le statu quo et qui ont aperçu, durant un bref moment de 2011, la possibilité d’un changement sont maintenant pourchassé-e-s et emprisonné-e-s un-e par un-e.

Après avoir manipulé les manifestations populaires du 30 juin 2013 contre les Frères Musulmans pour revenir au pouvoir, l’élite militaire utilise maintenant l’ensemble des moyens à sa disposition pour mater toute forme de protestation et pulvériser les espaces politiques chèrement acquis ces trois dernières années. La violence et l’intimidation ont toujours été les outils principaux des forces de police, mais l’Égypte de Sisi a donné aux juges un rôle nouveau et central dans l’abolition des libertés. Leur outil est la Loi sur les Manifestations qui, en sept mois d’existence, a été utilisée pour arrêter, emprisonner et condamner des milliers de participant-e-s à des manifestations pacifiques, mais aussi pour cibler des militant-e-s connu-e-s et influent-e-s.

L’exemple le plus connu à l’heure actuelle est celui d’Alaa Abd al-Fattah. Le 26 novembre 2013, 2000 manifestant-e-s rassemblé-e-s devant la Chambre Haute du Parlement ont été attaqué-e-s par la police avec des canons à eau, des matraques, des brutes en civil et du gaz lacrymogène. Cinquante personnes ont été arrête-e-s; une fois libéré-e-s les femmes, les journalistes et les avocat-e-s (après que tou-te-s aient été tabassé-e-s), vingt-quatre hommes ont été laissés en prison. La nuit suivant, la police a brutalement arrêté Alaa chez lui. Aujourd’hui, Alaa et les vingt-quatre autres détenus ont été condamnés à quinze ans de prison. A Alexandrie, Mahienour al-Massri, un des défenseurs des droits humains le plus déterminé de la cité côtière, est en prison pour avoir manifesté devant le tribunal où les deux policiers qui ont assassiné Khaled Said [martyr de la révolution égyptienne] passaient en procès. A nouveau au Caire, les fondateurs du Mouvement du 6 Avril, un des groupes politiques de jeunesse les plus organisés du pays, purgent une peine de trois ans dans une prison de haute sécurité. Beaucoup d’autres sont dans la même situation. Depuis le 3 juillet 2013, plus de 36 000 personnes ont été arrêté-e-s pour des activités politiques. Plus de 80 de ces personnes sont mortes en prison.

Maintenant, nous faisons donc face aux balles de la police, aux procureurs corrompus et aux cages des tribunaux. Il faut malgré tout continuer à avancer. Nous ne capitulerons pas devant un dictateur et son Etat sécuritaire. Nous ne laisserons pas nos camarades perdre leur jeunesse dans les cellules de Moubarak. On ne nous fera pas taire.

C’est pourquoi nous allons marcher sur le palais présidentiel samedi [21 juin]. Ailleurs dans le monde, nos ami-e-s et  camarades manifesteront leur solidarité. Des manifestations ont été annoncé-e-s à Athènes, Berlin, Derry, Londres, Paris, New York et Stockholm, et dans bien d’autres endroits encore. Même si nous savons bien qu’il faudra longtemps avant que nous retrouvions notre force étourdissante de 2011, les moments de lutte et d’unité internationale sont plus importants que jamais. Le droit de manifester n’est pas seulement attaqué en Égypte, il est aussi réprimé et criminalisé partout dans le monde: du parc Gezi à Nabi Saleh et des universités américaines à Marikana [ville minière d’Afrique du Sud ayant connu un fort mouvement de grève en 2012], les peuples se battent pour le défendre.

On ne peut pas se battre sur tous les fronts et contre toutes les injustices au même moment. Les tragédies sont souvent nécessaires pour attirer l’attention. L’Égypte vit un moment crucial. La Loi sur les Manifestations doit tomber. Les prisonnier-e-s doivent être libéré-e-s. Le gouvernement doit savoir qu’il ne peut pas agir en toute impunité. Multiplier les actions modestes les amplifie. Quand le monde entier s’est mis à regarder en direction de la place Tahrir en février 2011, la pression est monté sur Moubarak. Quand la révolution s’est opposé au gouvernement des forces armées fin 2011, la perte de légitimité des Généraux a été accélérée par la méfiance internationale envers eux. Les effets de la solidarité sont toujours difficiles à évaluer, mais nous savons que renoncer au droit de manifester, c’est renoncer au droit de contrôler sa destinée.

Site sur la mobilisation [en anglais]: http://egyptprotests2014.tumblr.com

Contact: comradesfromcairo@gmail.com


Pourquoi la Palestine ?

Posted: juin 22nd, 2012 | Author: | Filed under: Pays arabes, palestine | No Comments »

Oui, c’est vrai ça, pourquoi la Palestine ? Plus précisément, pourquoi être solidaire avec le peuple palestinien et ses luttes ?https://www.facebook.com/media/set/?set=a.457243697619273.110421.136633479680298&type=1&_fb_noscript=1

Au sein du mouvement de solidarité avec la Palestine, beaucoup de réponses à cette question ont déjà été formulées et détaillées. De mon point de vue, ces réponses ne sont pas satisfaisantes, parce qu’elles reposent, en général, soit sur des considérations de droit international et de situation humanitaire, soit sur la revendication d’une proximité (affective, culturelle, sociale…) avec les palestinien-ne-s.

Le problème, c’est que je ne crois pas au droit international, ou plutôt que, pour moi, il n’est qu’une construction politique comme une autre. Je veux dire que je suis prêt à utiliser le droit international comme une arme politique au service de la solidarité avec les palestinien-ne-s, mais que je ne pense pas qu’il puisse constituer une fondation solide pour une solidarité réelle et concrète avec les palestinien-ne-s. Il ne faut pas se leurrer, ce droit a été formulé et construit pour servir les intérêts des pays dominants à l’échelle mondiale, et s’il peut être utilisé au service d’autres intérêts, c’est forcément par effraction, en les détournant. Mais pour pouvoir mettre ce droit au service, temporaire, des luttes palestiniennes, il faut déjà qu’il y ait une force pour faire effraction, pour pousser le droit dans la direction souhaitée : le droit international, c’est une étape, pas un point de départ, et probablement pas un point d’arrivée.

La proximité avec les palestinien-ne-s, c’est relativement simple, je n’en ai pas, à priori. Je ne suis pas d’origine arabe, je ne suis pas musulman, je ne suis pas un réfugié ailleurs dans le monde, mon identité sociale n’est pas liée à une tradition colonisée, étouffée ou niée. Au contraire, dans mon contact avec les palestinien-ne-s et leurs luttes, je dois tout le temps travailler à me rapprocher d’elles et d’eux, de leurs réalités, de leur histoire et de leur vision du monde. Arriver à entretenir des liens riches et sincères malgré cette distance n’est pas toujours simple et, en tout cas, ce n’est pas ma proximité très limitée avec les palestinien-ne-s qui nourrit ma solidarité avec leurs luttes.

Non, ma solidarité avec les palestinien-ne-s vient du fait que je suis un militant radical, un militant révolutionnaire, c’est-à-dire quelqu’un qui lutte pour transformer radicalement et collectivement la société. Ma solidarité avec les palestinien-ne-s vient du fait que l’évolution de la situation politique en Palestine a une importante énorme pour le monde dans lequel je vis, et que les résistances que les palestinien-ne-s font vivre au quotidien sont un élément fondamental des luttes sociales qui secouent le monde entier. Pour le dire plus simplement, mes luttes et les luttes palestiniennes sont liées, ce qui se passe là-bas a des impacts concrets ici, et inversement. Nos situations ne sont pas identiques, mais elles sont intimement liées.

Elles sont intimement liées parce que les luttes palestinien-ne-s actuelles sont les héritières d’une tradition de lutte dense et riche, mêlant (entre autres) pétitions, manifestations, conférences, grèves, actions armées, actions directes non-violentes, … Ici comme là-bas, les moyens d’actions s’échangent, se partagent et se discutent. Nous partageons un répertoire de modes d’actions, nous avons en commun un ensemble de questions stratégiques et tactiques qui ressurgissent régulièrement. Nous nous nourrissons mutuellement à travers nos réussites, les erreurs des autres nous servent d’avertissement pour nos propres actions, bref, nous sommes en lien. Sans même forcément se parler et se connaître, l’échange politique est là, en France comme aux Etats-Unis, en Grèce comme en Palestine. Au-delà de l’histoire, dans la période actuelle, la campagne BDS de boycott d’Israël, impulsée par des organisation palestiniennes, a beaucoup à nous apprendre sur la manière de créer des coalitions larges, sur des bases claires, qui permettent à des niveaux d’engagements et à des niveaux de radicalité très différents de cohabiter au sein d’un même mouvement.

Elles sont aussi intimement liées parce que nous avons une longue histoire de solidarité et de travail commun autour de nos luttes. Les combattant-e-s armé-e-s palestinien-ne-s des années 60 et 70 ont souvent pu bénéficier du soutien d’autres groupes en Europe, tandis que les guérilleros européens ont pu être accueilli-e-s et entraîné-e-s en Jordanie, au Liban et en Syrie. Quand une grève de la faim éclate dans les prisons britanniques en Irlande en 1981, les prisonniers palestiniens se mettent en grève de la faim en solidarité. Depuis plusieurs décennies, les 1er mai en Palestine et ailleurs se parlent et se répondent, par affiches, par slogans et par tracts. Quand la Seconde Intifada commence en 2000, des manifestations lui répondent en France. Quand les grec-que-s se battent avec rage contre l’austérité qu’on veut leur imposer, les organisations palestiniennes les appuient par des communiqués et des manifestations. Jamais complètement satisfaisantes, parfois à sens unique, souvent maladroites voire même problématiques, ces solidarités existent néanmoins depuis de nombreuses décennies et tissent des liens par-delà les frontières et les murs. La Palestine n’a jamais été bien loin.

Plus encore, nos luttes sont intimement liées parce que nos ennemis sont souvent les mêmes. En Palestine, Israël et les Etats-Unis ne sont que des mercenaires, des outils de répression au service du capitalisme mondial. Depuis sa création, Israël a servi à imposer la transformation capitaliste de la Palestine et de toute la région alentour. Soutenue d’abord par la Grande-Bretagne (et la France à une époque), puis par les Etats-Unis, Israël s’est toujours positionné à la pointe du système capitaliste mondial. Etat social-démocrate militarisé quand c’était la mode des pays développés pendant les années 50/60, Israël s’est maintenant transformé en Etat néo-libéral high-tech et tourné vers la recherche dans la « sécurité ». Les logiques d’exploitation et de profit que les palestinien-ne-s affrontent au quotidien sont les mêmes que celles auxquelles nous faisons face. Concrètement, dans de nombreux cas, au-delà de logiques communes, nous affrontons carrément des organisations et des institutions identiques. Le même FMI à la manœuvre pour imposer des plans d’austérité en Amérique Latine et en Europe conditionne toute « aide » éventuelle à des pays arabes à des négociations avec Israël. Israël ne tient son existence qu’à son rôle de base militaire et sociale pour le capitalisme au Moyen-Orient. Là-bas Israël, ici l’Union Européenne.

De manière plus profonde, nos luttes sont intimement liées parce qu’Israël, c’est aussi un peu la France, et vice-versa. La France, c’est aussi un Etat traversé par de profondes logiques coloniales, qui n’arrive pas à regarder en face son passé, ni son présent d’ailleurs, et qui exporte son savoir post-colonial en matière de « sécurité » et de « maintien de l’ordre ». Un Etat où les logiques raciales et discriminatoires sont partout mais où on multiplie les euphémismes pour pouvoir en parler à mots couverts : « terrorisme », « laïcité », « islam », « banlieues », … Un Etat qui a toujours des implantations militaires et économiques dans de nombreuses régions d’Afrique pour maintenir la population sous contrôle et sécuriser l’accès à des ressources cruciales. Un Etat qui consacre une partie considérable de ses ressources à « sécuriser ses frontières » et à « rétablir l’ordre dans les territoires perdus de la République ». Nos droites et extrême-droites communiquent très bien, et nos gauches se rencontrent souvent : tout ce beau monde sait bien que nos deux pays sont, de bien des manières, dans le même bateau. Les soulèvements futurs qui partiront à l’assaut des structures de domination de l’un des deux pays ne taperont probablement pas très loin des structures de l’autre.

Cette proximité entre Israël et la France peut donc nous permettre, en luttant au côté des palestinien-ne-s, d’affronter la structure post-coloniale et la structure de classe de nos sociétés. Récemment, qu’on veuille se dire « indigène » ou pas, il est devenu de plus en plus compliqué de nier le rôle fondamental que joue le racisme et les politiques néo-coloniales jouent dans la société française. Les émeutes de 2005 ont forcé à écouter, ont manifesté très concrètement le fait qu’il y avait indéniablement un problème. Le délire politique et médiatique autour du « voile » et de « l’islam » a d’abord fonctionné comme cache-sexe pour des politiques racistes, mais, petit à petit, même ce cache-sexe a fini par tomber. Quand Guéant parle « d’identité », que Marine Le Pen fait campagne sur la nécessité d’une « Assemblée vraiment nationale », tout le monde sait maintenant de quoi il et elle parlent. Ce cache-sexe a fini par tomber de la même manière que le consensus autour d’Israël et de sa politique a commencé à s’effriter : par des luttes quotidiennes et déterminées contre les violences policières, contre les lois discriminatoires, … Ces luttes françaises et ces luttes palestiniennes se renforcent mutuellement : une fois que la réalité des politiques racistes est rendue visible à un endroit, elle devient cruellement évidente ailleurs, même si leur intensité n’est pas la même d’un côté ou de l’autre de la Méditerranée.

J’irais même plus loin en disant que la solidarité avec les palestinien-ne-s nous apporte un décentrage. Si le Printemps Arabe a prouvé quelque chose, c’est bien qu’un vent politique nouveau souffle au Moyen-Orient. Ce vent nouveau vient, certes, du Moyen-Orient, mais il ne s’arrête absolument pas aux frontières de la Syrie ou de la Tunisie. Israël, Grèce, Espagne, Etats-Unis, … de nouveaux mouvements se multiplient, dépassent largement les limites des pays arabes et utilisent tous des symboles, des tactiques de luttes et des revendications fortement inspirées de ce qui a déjà permis de faire chuter plusieurs dictateurs. En ce moment, ce qu’il y a de nouveau et de pertinent politiquement ne se construit pas souvent en Europe, et encore moins souvent dans les vieux pays dominants de l’Europe de l’Ouest. Les vieux rapports coloniaux se défont progressivement et le centre révolutionnaire du monde n’est plus l’Occident, et l’Occident lui-même ne semble plus vraiment savoir où il veut aller. Dans ce contexte, la connexion historique entre les luttes régionales du Moyen-Orient et les luttes palestiniennes, qui fait que la Palestine et la région qui l’entourent bougent très souvent en même temps, prend un sens nouveau : à travers la place Tahrir, c’est aussi la Palestine qui s’invite politiquement un peu partout dans le monde. A travers la Palestine, c’est aussi le Printemps Arabe qui nous invite à partir apprendre ailleurs que dans notre traditionnelle Europe, à aller chercher, pour une fois, les outils théoriques et pratiques dont nous avons besoin, sans attendre qu’ils viennent à nous et qu’ils viennent de chez nous.

La Palestine s’invite politiquement en nous posant des questions, des questions qui peuvent paraître spécifiquement palestiniennes, mais qui nous obligent en réalité à réfléchir, à nous remettre en cause, à nous confronter à des difficultés qu’on aurait tendance à vouloir éluder. BDS remet en question notre rôle habituel dans la solidarité internationale en nous amenant à interroger nos propres institutions sur leur coopération avec la politique israélienne. La stratégie israélienne autour des « droits des femmes menacés par les islamistes du Hamas » nous oblige à réfléchir au fonctionnement actuel du patriarcat, en France et en Israël comme en Palestine, à abandonner des discours simplistes et paternalistes qui reposent sur le fait de croire avoir dépassé les dominations de genre. Le « pinkwashing » pratiqué par Israël oblige à se poser la question de l’homonationalisme, de l’ambiguïté qui existe dans les « acquis » de certaines luttes passées. La résistance palestinienne et son histoire, avec ou sans armes, nous obliger à dépasser l’idéologie de la non-violence qui imprègne une bonne partie des mouvement sociaux en France et à parler de la légitimité de la résistance et de la diversité des moyens d’action.

C’est là que tous les discours moralisateurs sur « les dangers de l’importation du conflit en France » tombent à plat. Il n’y a rien à « importer », la Palestine est déjà ici au quotidien, parce que les questions qu’elle amène peuvent de moins en moins être contournées, qu’il devient de plus en plus évident qu’il n’y aura pas de justice là-bas sans changement radical ici, et inversement. C’est pour ça que je suis solidaire avec les palestinien-ne-s, pour apprendre d’elles et eux, pour pouvoir participer aux débats incroyablement pertinents qui traversent leurs mouvements, pour pouvoir me nourrir de cette richesse politique. Je suis solidaire avec les palestinien-ne-s parce que je sais que si leur monde ne change pas, mon monde ne changera pas non plus, et que leur monde ne changera que si mon monde change.