Posted: avril 17th, 2012 | Author: murmures | Filed under: Traduction(s) | No Comments »
« Certaines des lois de la révolution semblent tellement simple qu’elles paraissent improbables. Les gens pensent que pour que quelque chose fonctionne, il faut que cette chose soit compliquée, mais c’est l’inverse qui très souvent vrai. La plupart du temps, on réussit en mettant en pratique les vérités basiques que nous connaissons. »
- Assata Shakur
Le mouvement révolutionnaire noir des États-Unis est relativement peu connu en France. A part les Black Panthers, en général, personne n’a jamais entendu parler des milliers de radicaux noir-e-s qui se sont battu-e-s pendant des années face à une répression délirante, et en ne bénéficiant que d’une solidarité très réduite de la part de la gauche radicale blanche. Il y a là toute une tradition de lutte vivante, rebelle et particulièrement riche politiquement, qu’on a encore à découvrir.
Je traduit ici un texte d’Assata Shakur (si vous être un-e fan-e de hip-hop, il s’agit de la tante de Tupac), militante révolutionnaire noire de l’époque. Beaucoup de contexte est donné dans les liens wikipedia que j’ai mis alors vous pouvez approfondir en vous baladant de lien en lien si vous êtes intéressé-e-s. Le texte a été écrit en juillet 1973, peu de temps après l’arrestation d’Assata, et à réussi à sortir de prison et à être lu sur des nombreuses antennes radios grâce à l’avocate de Shakur. Il se trouve dans l’autobiographie d’Assata Shakur, texte formidable, malheureusement jamais traduit en français.
A mon peuple
Frères noirs, soeurs noires, je veux que vous sachiez que je vous aime et que j’espère que, quelque part dans votre cœur, vous avez de l’amour pour moi. Mon nom est Assata Shakur (nom d’esclave joanne chesimard), et je suis une révolutionnaire. Une révolutionnaire noire. Je veux dire par là que j’ai déclaré la guerre à toutes les forces qui ont violé nos femmes, castré nos hommes et affamé nos enfants.
J’ai déclaré la guerre aux riches qui profitent de notre pauvreté, aux politiciens qui nous mentent avec un grand sourire, et à tous les robots sans cœurs et sans cervelles qui les protègent, eux et leurs biens.
Je suis une révolutionnaire noire et, en tant que telle, je suis la cible de toute la colère, de toute la haine et de tous les mensonges dont l’amérike est capable. Comme elle le fait pour tous les autres révolutionnaires noires, l’amérike essaie de me lyncher.
Je suis une femme noire révolutionnaire, et j’ai donc été accusé de tous les crimes auxquels une femme est supposée avoir participé. Quant aux crimes qui sont supposés n’avoir été commis que par des hommes, j’ai été accusé de les avoir planifiés. Ils ont affiché des photos d’une personne censée être moi dans les bureaux de postes, dans les aéroports, dans les hôtels, dans les véhicules de police, dans les stations de métro, dans les banques, à la télévision et dans les journaux. Ils ont offert plus de 50 000 dollars de récompense pour ma capture et ils ont ordonné que je suis abattue à vue.
Je suis une révolutionnaire noire et donc, par définition, je fais partie de l’Armée de Libération Noire. Les porcs ont utilisé leurs chaînes de télévision et leurs journaux pour décrire l’Armée de Libération Noire comme une bande de criminel-le-s vicieux, brutaux et cinglé-e-s. Ils disent que nous sommes des gangsters et des nanas de gangsters et nous comparent à john dillinger et à ma barker. Pour quiconque est capable de penser, de voir et d’entendre, il doit être clair, il doit être absolument clair que nous sommes les victimes. Les victimes et non les criminel-le-s.
Ce qui doit aussi être clair pour nous à ce stade, c’est l’identité des vrais criminels. Nixon et des complices ont assassiné des milliers de frères et sœurs du Tiers Monde au Vietnam, au Cambodge, au Mozambique, en Angola et en Afrique du Sud. Le Watergate a prouvé que les dirigeants de ce pays sont une bande de menteurs criminels. Le président, deux procureurs, le directeur du fbi, le directeur de la cia, et la moitié du personnel de la maison blanche sont de mèche dans les crimes du Watergate.
Ils disent que nous sommes des meurtrier-e-s, mais nous n’avons pas assassiné près de deux-cent cinquante hommes, femmes et enfants noir-e-s désarmé-e-s, ou blessé des milliers d’autres dans des émeutes qu’ils ont déclenchés pendant les années soixante. Les gouvernants de ce pays ont toujours trouvé que leurs biens étaient plus importants que nos vies. Ils disent que nous sommes des assassin-e-s, mais nous ne sommes par responsables des vingt-huit frères emprisonnés et des neuf otages tués à attica. Ils disent que nous sommes des tueurs et des tueuses, mais nous n’avons pas assassiné et blessé plus de trente étudiant-e-s désarmé-e-s à Jackson State [massacre durant lesquels les flics américains ont attaqué une manifestation dans un campus début 1970], ni d’ailleurs à Southern State [même chose].
Ils disent que nous sommes des meutrier-e-s, mais nous n’avons pas assassiné Martin Luther King, Emmett Till, Medgar Evers, Malcolm X, George Jackson, Nat Turner, James Chaney [militant noir assassiné par le Klu Klux Klan en 1964] et de nombreux autres. Nous n’avons pas assassiné d’une balle dans le dos Rita Lloyd (16 ans), Rickie Bodden (onze ans), et Clifford Glover (dix ans) [enfant abattu par un policier à New York à l'époque où Assata écrit le texte]. Ils disent que nous sommes des tueurs et des tueuses, mais nous ne contrôlons pas un système de racisme et d’oppression qui assassine systématiquement les Noir-e-s et les peuples du Tiers Monde, et nous ne sommes pas responsables du fonctionnement quotidien d’un tel système. Les Noir-e-s sont censé-e-s représenter à peu près quinze pour cents de la population amérikkkaine totale, mais plus de soixante pour cent des victimes de meurtres sont Noir-e-s. Pour chaque porc tué « en service », au moins quinze Noir-e-s sont assassiné-e-s par la police.
L’espérance de vie des Noir-e-s est bien plus basse que celle des blanc-he-s et ils essaient de toutes leurs forces de nous tuer avant même que nous naissions. Nous mourrons brûlé-e-s vives, piégé-e-s dans des logements conçus pour ne pas nous protéger du feu. Nos frères et sœurs meurent quotidiennement d’overdose d’héroïne et de méthadone. Nos bébés meurent d’empoisonnement au plomb. Des millions de Noir-e-s meurent à cause de soins médicaux indignes. Ce sont des meurtres. Et ils ont le cran de dire que nous sommes des meutrier-e-s.
Ils disent que nous sommes des kidnappeurs et des kidnappeuses, mais Frère Clark Squire (accusé, tout comme moi, d’avoir assassiné un officier de police du new jersey) a été kidnappé le 2 avril 1969 de notre communauté Noire, avec une rançon d’un million de dollars pour le procès des 21 Panthères de New York. Il a été, comme tou-te-s les autres accusé-e-s, acquitté le 13 mai 1971 de toutes les 156 charges qui pesaient contre lui, par un jury qui a mis moins de deux heures à délibérer. Frère Squire était innocent, mais il a été enlevé à sa communauté et à sa famille. On lui a volé deux années de sa vie, mais ils nous traitent de kidnappeurs et de kidnappeuses. Nous n’avons pas enlevé les milliers de Frères et de Soeurs détenu-e-s dans les camps de concentration de l’amérike. 90% de la population carcérale de ce pays est Noire ou vient du Tiers Monde et ne peut pas se payer d’avocat ni régler une caution.
Ils disent que nous sommes des voleuses et des bandits. Ils disent que nous volons. Mais nous n’avons pas volé au continent africain des millions de Noir-e-s. On nous a volé notre langue, nos Dieux, notre culture, notre dignité humaine, notre travail et nos vies. Ils nous traitent de voleurs, mais nous ne mettons pas des milliards dans les poches chaque année grâce à l’évasion fiscale, à la manipulation illégale des prix, au détournement de fonds, aux arnaques à la consommation, aux pots-de-vin, à la corruption, à la fraude. Ils nous traitent de bandits, mais la plupart des Noir-e-s se font voler chaque fois qu’illes encaissent leur paie. Nous sommes arnaqué-e-s chaque fois que nous mettons les pieds dans un magasin dans nos quartiers. Et chaque fois que nous payons nos loyers, le propriétaire nous enfonce un fusil dans les côtes.
Ils disent que nous sommes des voleuses, mais nous n’avons pas assassiné et pillé des millions d’Indien-ne-s en les privant de leurs terres natales pour ensuite décider que nous étions des pionniers. Ils nous traitent de bandits, mais nous ne pillons pas les ressources naturelles de l’Afrique, de l’Asie et de l’Amérique Latine tout en privant les peuples de ces pays de leur liberté et en les laissant affamé-e-s et malades. Les gouvernants de ce pays et leurs domestiques ont commis certains des crimes les plus brutaux et les plus vicieux de l’histoire. Ce sont eux les bandits. Ce sont eux les assassins. Ils doivent être traités en tant que tels. Ces cinglés n’ont pas le droit de me juger moi, Clark, ou n’importe quelle autre Noir-e passant au procès en amérike. Ce sont des Noir-e-s qui doivent, inexorablement, déterminer nos destinées.
Dans l’histoire, chaque révolution a été accomplie avec des actes, même si les mots sont nécessaires. Nous devons créer des boucliers pour nous protéger et des lances pour transpercer nos ennemis. Les Noir-e-s doivent apprendre à lutter en luttant. Nous devons apprendre de nos erreurs.
Je souhaite m’excuser auprès de vous, mes frères et sœurs Noir-e-s, de m’être trouvée sur cet échangeur du new jersey. J’aurais dû être plus futée. Cet échangeur est un checkpoint où les Noir-e-s sont arrêté-e-s, fouillé-e-s, harcelé-e-s et agressé-e-s. Les révolutionnaires ne doivent jamais être trop pressé-e-s ou prendre des décisions hâtives. Celui qui court dans la nuit tombe à de nombreuses reprises.
Chaque fois qu’un-e combattant-te de la liberté noir-e est tué ou capturé, les porcs essaient de créer l’impression qu’ils ont écrasé le mouvement, qu’ils ont détruit nos forces, et qu’ils ont maté la Révolution Noire. Les porcs essaient de donner l’impression que cinq ou dix combattant-e-s sont responsables de toutes les actions révolutionnaires qui se produisent en amérike. C’est ridicule. C’est absurde. Les révolutionnaires Noir-e-s ne tombent pas du ciel. Nous sommes créé-e-s par nos conditions. Nous sommes forgé-e-s par nos oppressions. Nous sommes produit-e-s en masse dans les rues des ghettos, dans des endroits comme attica, san quentin, bedford hills, leavenworth, ou sing sing. Ils nous fabriquent par milliers. Beaucoup d’anciens soldats Noirs au chômage et de mères ayant besoin de l’assistance publique nous rejoignent. L’ALN est constituée de frères et soeurs tou-te-s différent-e-s, qui sont fatigué-e-s de souffrir sans rien faire.
Une Armée de Libération Noire existe et existera toujours tant que chaque homme, femme et enfant Noir-e ne sera pas libre. Le rôle principal de l’Armée de Libération Noire est actuellement de créer des modèles, de se battre pour la liberté Noire et de préparer l’avenir. Nous devons nous défendre et ne laisser personne nous manquer de respect. Nous devons arracher notre libération en utilisant tous les moyens à notre disposition.
Il est de notre devoir de nous battre pour notre liberté.
Il est de notre devoir de vaincre.
Nous devons nous aimer et nous soutenir.
Nous n’avons rien d’autre à perdre que nos chaînes:
Dans l’esprit de:
Ronald Carter
William Christmas
Mark Clark [membre du BPP tué par la police aux côté de Fred Hampton en 1969]
Mark Essex [membre du BPP ayant lancé un assaut sur un hôtel newyorkais en janvier 1973 après avoir tué plusieurs policiers fin 1972]
Frank ‘Heavy’ Fields
Woodie Changa Olugbala Green
Fred Hampton
Lil’ Bobby Hutton [un des premiers membres du BPP]
George Jackson
Jonathan Jackson [le frère de George Jackson, tué alors qu'il essayait de libérer son frère]
James McClain [complice de McClain durant la tentative de libération de George Jackson]
Harold Russel
Zayd Malik Shakur [camarade d'Assata à l'ALN, tué au moment de l'arrestation d'Assata]
Anthony Kumu Olugbala White
Nous devons continuer le combat !
Posted: mars 18th, 2012 | Author: murmures | Filed under: Murmures | 2 Comments »
Le 6 et 7 mars dernier avait lieu à Nantes le procès d’un policier accusé d’avoir tiré avec un flashball 2.0 sur un jeune manifestant pendant le mouvement contre la loi LRU, le 27 novembre 2007, c’est-à-dire il y a presque cinq ans. Entre temps, le manifestant en question a perdu l’usage de l’œil touché par le flic, et sa famille a dû batailler pendant des années pour réussir à arracher un procès, et donc pour réussir à ce que la question de la responsabilité du flic soit posée. Je ne vais pas faire de résumé des faits ici, étant donné qu’il y a un article très bien sur Indymedia Nantes pour ça (avec photos et témoignages publiées à l’époque par des participant-e-s à la manif).
Ce que je vais, par contre, essayer de développer, c’est pourquoi je pense, comme l’indique le titre de cet article, que ce procès à été une occasion manquée. Je me suis déplacé pour le procès parce qu’après tous les obstacles qu’a rencontré la famille de Pierre, le jeune manifestant, illes méritaient certainement un soutien le plus large possible. Autant je me suis déplacé en soutien à Pierre et sa famille, autant j’espérais que le procès puisse être servir à parler plus largement des violences policières en France. Et là, par contre, j’ai été déçu et même un peu irrité par la tournure que prenait le procès. L’occasion manquée dont je parle, c’est celle-ci, l’occasion de dénoncer la violence ordinaire de l’institution policière.
Assez rapidement, je me suis dit que quelque chose clochait. L’objectif des Douillard (Pierre et sa famille) était simple: faire reconnaître la responsabilité pénale du policier qui a tiré sur Pierre. Durant une discussion que j’ai pu avoir avec quelques personnes du comité de soutien, quelqu’un-e m’a résumé ça comme ça: « Faire le procès d’un policier, c’est faire le procès de la police en général« . En partant de cette idée, ce procès a logiquement beaucoup ressemblé à un procès pénal classique, avec des discussions interminables sur les faits, des argumentations sophistiquées sur la qualité de tel ou tel témoin, et les indispensables discours sur les « victimes » et leurs « souffrances« .
Déjà, à ce stade, ça commence à coincer: étant donné que l’État, représenté par le procureur, avait décidé que poursuivre ce pauvre policier n’était pas nécessaire, la famille de Pierre s’est retrouvée à jouer le rôle de l’accusation sans en avoir les moyens. Leurs témoins étaient peu nombreux/ses, leur « expert » était un ami de la famille, et illes ne pouvaient compter que sur des vidéos et des photos récupérées auprès des manifestant-e-s, sans avoir eu la possibilité de faire un réel travail d’enquête reconnu par l’institution judiciaire. Le contraste par rapport à une enquête policière traditionnelle était frappant, et toute cette situation a souvent rendu les débats laborieux et incertains, laissant une large place aux effets de manche de l’avocat du flic, qui pouvait tranquillement sonder les faiblesses du peu de travail d’enquête qui a pu être fait. Sur le terrain des faits, Pierre semblait bien mal barré compte-tenu de cette réalité.
La première erreur de l’avocate de Pierre a donc été, pour moi, d’accepter ce cadre. Elle a remarqué en passant dans sa plaidoirie que ce procès n’était « pas ordinaire« , mais elle n’a jamais remis en cause de manière offensive cette réalité. Cette décision a donné des airs de normalité, de banalité, au procès. Le juge a pu faire semblant qu’il présidait une affaire criminelle comme une autre, comme si la justice française faisait son travail ordinaire et que ce n’était pas un flic qui était au banc des accusés. En réalité, la justice était sabotée dès le départ. Les flics avaient tout un dispositif à l’intérieur et à l’extérieur de la salle: robocops devant le tribunal, commissaire en civil scrutant attentivement toutes les personnes entrantes, collègues entassés dans la salle jusqu’à constituer à peu près les deux-tiers du public, … La stratégie de la famille de Pierre était de ne pas attaquer frontalement l’institution policière, mais l’institution policière avait, elle, bien décidé de se défendre de toute façon, dans le doute. La police avait toutes les cartes en mains, mais tout le monde, et particulièrement l’avocate de Pierre, essayait farouchement de maintenir l’illusion de l’équité du procès, de « l’égalité des armes« , comme disent les avocat-e-s.
Pire encore, cette volonté de ne « pas faire de politique » (comme l’a bien répété l’avocate de Pierre pendant sa plaidoirie), est problématique en elle-même, puisque qu’elle contribue à légitimer l’institution policière. Pour essayer de faire porter le chapeau au flic, l’avocate a eu comme objectif de démontrer que les formations suivies étaient adaptées et que l’usage du flashball et autres armes de défense était d’ordinaire adapté et proportionné, en citant les fameuses émeutes de Villiers-le-Bel comme exemple. Pendant tout le procès, les images d’une police réglementée, encadrée, fonctionnant avec une déontologie stricte a été constamment évoquée pour mieux montrer que le policier en question n’avait pas été à la hauteur de cette police, de cette image féerique d’une institution au service des citoyen-ne-s. Au mieux, la police a été critiquée comme ne correspondant pas à son image, pas à son idéal, tout a été analysé sous l’angle du dysfonctionnement, de l’erreur, de l’écart par rapport à la norme. La stratégie des Douillard pendant le procès (je ne parle pas de ce qu’illes ont pu dire en dehors de la salle d’audience) a été de dire que la police ne correspondait pas à son idéal, à ce qu’elle devrait être. C’est aussi ce qu’a dénoncé l’avocat de la Ligue des Droits de l’Homme pendant sa plaidoirie.
Le problème de cette stratégie, c’est qu’elle renforce l’institution policière, puisqu’elle la légitime dans sa mission, qu’elle valide son rôle tout en l’accusant de ne pas le faire correctement. L’envers de cette stratégie, ça a été de vouloir à tout prix faire apparaître Pierre et les manifestant-e-s comme « des enfants« , gentil-le-s, inoffensif/ves, pacifiques, et tout le vocabulaire habituel de la non-dangerosité. Quand l’avocate (et même certain-e-s témoin-e-s) essaie à tout prix de démontrer qu’aucun-e manifestant-e n’a jeté de pierres pendant l’intervention de la police, le sous-entendu est terrible: s’illes avaient jeté des pierres, l’intervention aurait été justifiée, au moins en partie ? Le prix politique à payer pour apparaître comme une « bonne » victime a donc été lourd: quand l’avocate de Pierre essaie à tout prix de le distinguer des « délinquants de Villiers-le-Bel« , elle casse par avance beaucoup de solidarités politiques qui pourraient se créer autour de cette question. Pour moi, toute cette stratégie revenait à se tirer une balle dans le pied dès le départ, à accepter d’affronter l’institution sur son terrain, en se privant de notre force collective essentielle, c’est-à-dire la politique qui nous lie. Le résultat a été clair: le commandant ayant donné l’ordre de cette intervention a pu être assis tranquillement dans la salle d’audience sans jamais être mis en cause ou pris à partie, ne serait-ce que juridiquement. Avec lui, c’était l’institution policière qui pouvait tranquillement faire comme si tout cela ne la concernait pas, ou alors de manière marginale.
Concrètement à ce qu’on pourrait croire, même l’affiche appelant à soutenir Pierre au procès reproduit cette logique: même si elle appuie sur le fait que ces pratiques ne sont pas « anormales » ou « minoritaires« , elle continue à parler de violences policières qui sont « devenues courantes« , c’est-à-dire qui ne l’étaient pas avant, quand l’institution policière fonctionnait mieux, avant les « politiques sécuritaires« . Dans cette affiche, la police en tant qu’idéal existe dans un passé pas clairement spécifié, mais où, en tout cas, les choses allaient mieux. Dans la salle d’audience, cette limitation s’est traduite pour l’incapacité d’interroger le maintien de l’ordre, sa réalité quotidienne, son sale boulot et sa logique de classe, colonialiste et genrée. Politiques sécuritaires ou pas, flashball ou pas, taser ou pas, le maintien de l’ordre tue, mutile et frappe pour inculquer la peur. Ça a toujours été le cas, et ça le sera toujours. La police est toujours fondamentalement violente, la question c’est qui elle frappe, et quelle résistances collectives peuvent lui opposer les groupes frappés par sa violence.
Ce qui change en ce moment, c’est que cette violence frappe plus largement, qu’elle construit des nouvelles figures de méchant-e-s à dégommer. Le maintien de l’ordre, il commence là, par la désignation des ennemi-e-s. En l’occurrence, depuis quelques années, la chasse au jeune est ouverte, et c’est cette chasse qui a permis à un flic d’éclater un œil d’un manifestant lycéen. Le maintien de l’ordre, c’est d’attribuer une valeur à des corps, à des blessures et à des morts, en fonction d’à quel groupe on décide de faire appartenir tel-le ou tel-le individu-e. Les flics sont simplement en bout de chaîne de ce processus, frappant les corps en fonction de la valeur qui leur a été attribuée. Si ce flic a pu tirer sur Pierre, c’est parce que maintenant, on vit dans une société où les jeunes manifestant-e-s ont été constitué-e-s en tant que menace, et l’ampleur de cette menace justifie une certaine violence physique. Le maintien de l’ordre, il réside dans le fait, qu’en réalité, que Pierre perde son œil n’a pas choqué grand monde, que les lycéen-ne-s sont considéré-e-s comme suffisamment dangereux pour qu’une chose comme ça arrive parfois.
Je pense donc que Pierre fait une erreur fondamentale, quand il déclare, dans un entretien pour le CIP-IDF (Quelques détails sur la violence policière), qu’une relaxe « signifierait que l’État, la justice autorise les polices de France à tirer sur des manifestants et à blesser délibérément, à mutiler à vie des gens« . Tout le monde sait, qu’en certaines circonstances, les polices de France peuvent blesser et mutiler délibérément. Simplement, jusqu’ici, les corps que la police était autorisée à mutiler étaient (essentiellement) bronzés ou noirs. Maintenant, ils peuvent être blancs s’ils rentrent dans la catégorie « jeune manifestant ». De la même manière, ce que montre l’affaire Tarnac, c’est que la justice d’exception qu’on pouvait appliquer avant aux « islamistes » s’étend progressivement à d’autres catégories nouvelles. Ou, en tout cas, qu’il y a une bataille politique autour de cette question. Je pense que notre enjeu politique autour du maintien de l’ordre, c’est de détruire les catégories qui permettre de frapper tel ou tel corps, pas de prouver qu’en réalité, on n’appartenait pas à telle ou telle catégorie. Le maintien de l’ordre est dans la séparation entre « gentil-le-s citoyen-ne-s » et « vilain-e-s délinquant-e-s », pas dans les détails de qui se trouve dans la première catégorie et qui se trouve dans la seconde. Cette séparation n’a jamais été interrogée pendant ce procès, les catégories du maintien de l’ordre étaient naturelles et utilisées comme telles d’un côté comme de l’autre.
Je n’aime pas non plus la formulation d’une des questions par le camarade du CIP-IDF. En novembre 2007, la police n’a pas « mis à nu ce qu’en général elle s’efforce de cacher« . La police ne cache pas qu’elle est violente, et la société le sait, la question c’est celle de savoir si la société accepte globalement la violence policière, et ça, ça dépend des rapports de forces sociaux et de qui la police frappe ou pas. La police n’est pas plus violente qu’avant, plus « offensive« , pour reprendre un mot que Pierre utilise plus loin dans l’entretien, par contre elle peut parfois frapper maintenant des types de personnes qui ont accès à plus de ressources publiques, qui ont une parole moins dévalorisée que les sans-papiers, les prostituées et les pauvres délinquant-e-s de banlieue. De la même manière, quand Joachim dit que « le donnant-donnant cantonnant la contestation à l’intérieur d’un certain cadre en échange de l’État-providence ne fonctionne plus« , il oublie que ce donnant-donnant n’a jamais concerné qu’une partie de la « classe ouvrière« , que ce donnant-donnant a toujours fonctionné sur la base de tout un réseau d’exclusions, à l’intérieur comme à l’extérieur du cadre national.
C’est là que je reviens à mon point de départ. Non, condamner un policier, ce n’est pas forcément condamner la police. Pour ça, il faut que cette condamnation ne soit pas obtenue en jouant sur les catégories policières de manière à les renforcer. Sinon, condamner un policier peut être une victoire pour certaines personnes, mais peut aussi être synonyme de renforcement des séparations répressives pour d’autres. Autant je souhaite à Pierre et à sa famille d’obtenir la condamnation du flic, autant je ne pense pas que ce procès ai servi à renforcer le travail politique autour du maintien de l’ordre en France, dans toute sa violence quotidienne.
[mise à jour (18/03/12)] Un camarade me fait remarque que l’article dont je parle comme venant du CIP-IDF est, en fait, une reproduction d’un article de mediapart. Ce n’est donc pas un camarade du CIP-IDF qui pose la question, mais une journaleuse.
[mise à jour (20/03/12)] Je prend quand même le temps de répondre, vu qu’on m’accuse de mentir et de diffamer sauvagement. Toutes les citations (en italique dans le texte) sont exactes, et elles viennent soit de textes que je met en lien, soit de notes prises pendant le procès. On peut me reprocher beaucoup de choses, mais pas d’être un menteur. Sinon, je fais une critique politique dans ce texte, je ne donne pas mon opinion personnelle sur Pierre et sa famille (opinion dont se fout complètement). En me connaissant ou en ayant lu les textes publiés ici, je ne pense pas qu’on puisse dire que je sois quelqu’un de « froid » ou que je manque d’empathie. Par contre, l’empathie, ça n’a jamais empêché d’avoir besoin de critiquer et d’éclaircir des désaccords.
Posted: janvier 20th, 2012 | Author: murmures | Filed under: Murmures | 6 Comments »
J’ai l’impression qu’on prend toujours les décisions les plus importantes de sa vie sans vraiment sans rendre compte. On change un petit quelque chose dans sa vie, on fait une nouvelle rencontre, on se lance dans un projet tout neuf, et, petit à petit, on se retrouve dans une situation complètement différente sans forcément y avoir jamais pensé. Dans ma vie, ce blog est un excellent exemple. Quand j’ai commencé, je me disais que j’allais écrire quelques textes sur Tiqqun parce que ça faisait quelques mois qu’on réfléchissait beaucoup avec une camarade à nos désaccords avec ce type de théorie. J’ai passé un mois ou deux à écrire la série de textes sur Tiqqun et puis après, étrangement, ça a continué, d’abord très lentement sans que je sache vraiment où j’allais, et puis de manière de plus en plus fluide. Maintenant, j’en suis à un stade où j’ai l’impression de ne pas du tout avoir assez de temps pour écrire toutes les idées de textes que j’ai pour ce site. Maintenant, j’ai envie de beaucoup plus écrire, de trouver des manières de me faire un peu de thunes en écrivant, des choses comme ça. Cette réalité est une évidence de ma vie maintenant, mais à un aucun moment je n’ai fait le choix conscient et maîtrisé de laisser cette évidence venir.
Je suis dans une situation similaire avec le fameux milieu dont j’ai parlé auparavant. Quelques temps avant de me lancer dans ce blog, j’avais commencé à me dire que je/nous manquions des outils politiques appropriés dans la situation, qu’il fallait faire un boulot de retour aux classiques, essayer de revoir les bases pour se fabriquer la nouvelle théorie dont nous avions besoin pour agir dans une circonstance où la séquence historique actuelle tourne en notre faveur. Il y a une jolie page sur le cahier que j’utilisais à l’époque pour prendre des notes où j’essaie d’énumérer des classiques que je veux lire et comment les trouver. Je me suis lancé dans ce travail, j’ai lu Lénine, Trotsky, Rosa Luxembourg, Blanqui, Althusser, Gramsci, … Je me suis plongé dans l’histoire du féminisme et dans sa théorie. Puis j’ai découvert l’histoire des mouvements anticoloniaux, la Palestine et les pays arabes, … Tout un chemin qui, je pense, peut être suivi dans les textes de ce blog.
Donc, mon projet de départ était de partager avec ce milieu, ce « nous » que j’avais en tête, mes avancées théoriques, d’amener des éléments théoriques à partager … sauf que ça ne s’est pas du tout passé de cette façon. Autant j’ai avancé théoriquement, autant j’ai l’impression d’y voir beaucoup plus clair maintenant qu’à l’époque, autant le « nous » auquel je voulais m’adresser n’existe plus. C’est plutôt un « vous« , en fait, quelque chose que j’observe plus que quelque chose auquel je participe. Plutôt un vous, sauf que j’ai encore une partie fondamentale de mon histoire qui est lié à ce nous/vous. Ces derniers mois, c’est devenu une sorte de paralysie chez moi. J’ai beaucoup de mal à parler à des ami-e-s et à des camarades lié-e-s à ce vous, parce que j’ai l’impression de ne plus faire partie de tout ça, de ne plus vouloir porter cette histoire et cette tradition. J’ai mis en danger certaines vieilles relations à cause de ça. Il y a des gens que je n’arrive plus vraiment à aller voir parce que je me sens flippé, coupable, que je n’arrive pas à porter le passé qui traîne. Je sens les fantômes et les vieilles attaches, et je ne sais pas quoi en faire: ni jouer à ce que tout soit comme avant, parce que ce serait étouffer mon vécu actuel, ni assumer une rupture.
Rupture, c’est le mot-clé. J’ai fantasmé pendant un bout de temps, et peut-être même encore actuellement, la remise à plat, l’effacement du passé, la table rase qui lave les contradictions, les difficultés et les hésitations. Sauf qu’en y réfléchissant bien, je peux me rendre compte que ça n’a pas de sens. Le faire signifierait abandonner toute une composante de qui je suis, essayer de mettre dans un placard toute une richesse personnelle. Ce serait complètement illusoire, puisque tout le chemin qui m’a amené jusque là n’a pas été planifié, ordonné et optimisé. Il a été vivant, chaotique et hésitant, avec une bonne part d’hasard, d’erreurs et de remises en cause. A ce jour, je n’ai toujours pas trouvé de manière de concilier les deux. Ce qu’il faudrait que j’arrive à faire, c’est tout un travail patient de détriquotage de mon passé afin de le retricoter avec mon présent sans tout déchirer. Ça, j’ai l’impression de manquer de représentations, de métaphores, de techniques pour le faire. C’est facile de voir qu’on manque collectivement d’outils là-dessus: au niveau politique, on a ces scissions débiles de groupes ou de collectifs au moindre désaccord un peu profond, tandis qu’au niveau personnel on a notre galère infinie quand on essaie de finir des relations amoureuses ou des longues amitiés. A chaque fois, on essaie de trancher, d’oublier le passé à coup de déclaration grandiloquantes.
C’est là que je me suis dit qu’il y avait un problème politique plus large. Dans nos positions politiques aussi, on a une fascination de la rupture, du grand évènement qui change tout. Comme j’ai dit quand j’ai écrit sur l’idée de guerre civile, cette fascination est trompeuse. On fait comme si on pouvait tracer des coupures, trancher au scalpel dans le tissu historique, sauf qu’on ne peut pas. La moindre insurrection est causée par une progression lente et subtile de forces minuscules au départ, pas par une prise de décision radicale d’une foule à un instant donné. Au moment où la foule prend sa décision, l’essentiel était déjà joué dans la dynamique qui s’est lentement construite auparavant. Comme ce que je décris dans ma vie, on n’arrive pas à laisser une place appropriée au passé: la rupture nous permet de faire comme si ce passé n’était plus là, comme si on repartait de zéro, alors qu’en réalité, c’est ce passé même qui a permis que le présent se transforme radicalement. Le passé nous encombre, alors on invente la rupture. Particulièrement chez les révolutionnaires, on cherche à faire croire qu’un jour, on a fait un choix définitif, qu’on a rompu avec la société, le monde, et nos positions passées (forcément plus timorées).
A mon avis, le passé nous encombre parce qu’il nous empêche de maintenir la fiction du choix et du contrôle. Pour revenir à ce que je disais au départ, les plus grands changements ne sont souvent pas planifiées et maîtrisées. Des transformations en amènent d’autres, qui en amènent d’autres à leur tour, et qui finissent par nous placer dans une situation où on ne peut plus revenir en arrière. Le choix conscient entre deux alternatives parfaitement évaluées et pouvant être jugées en toute objectivité est l’exception plus que la règle, individuellement comme collectivement. La plupart du temps, on est lancé dans une situation au moins autant qu’on se lance. Peut-être que dans nos vies, on est plus dans la prise que dans la maîtrise, je veux dire qu’on s’appuie et qu’on fait pression sur des éléments externes et internes afin de créer du jeu dans lequel on peut se glisser. A ce moment-là, la maîtrise, l’impression d’observer une situation de l’extérieur pour y choisir ce qu’on préfère ne pourrait être qu’une illusion, illusion qu’on cherche à recréer constamment en faisant des ruptures avec notre passé, en prétendant toujours pouvoir nous extraire de notre passé. J’ai l’impression que le fait qu’on a besoin de cette illusion a beaucoup à voir avec nos constructions sociales, avec le fait qu’on est censé-e-s vivre dans un monde d’individu-e-s libre et indépendant-e-s.
Par opposition, ce que je cherche à dire, c’est qu’être révolutionnaire, c’est-à-dire chercher à transformer radicalement et collectivement notre monde, c’est peut-être moins courir après des transformations massives et rapides (ou même essayer de les provoquer) que trouver les leviers qui nous permettent de pousser discrètement les situations sociales dans des directions radicalement différentes. A forcer de pousser tout doucement, on finit par rendre une situation irréversible. Comme si on poussait petit à petit un rocher du haut d’une pente jusqu’à ce qu’il finisse par accélérer tout seul en dévalant la pente. Tout ça suppose de faire attention au sol sur lequel on s’appuie, histoire de ne pas amener le rocher dans un endroit où il restera bloqué. Ça suppose aussi de partir d’où est le rocher, sans se gratter la tête pendant des heures à essayer de se dire que ça serait mieux s’il était ailleurs, ou s’il était positionné différemment. Le plus dur, ce n’est pas de savoir où amener le rocher, mais de savoir comment y aller. La révolution, ça commence par réussir à se mettre en mouvement collectivement, et dans cette situation, le passé, le chemin parcouru, n’est pas tant un poids qu’un atout: il nous donne l’inertie qui permet d’aller vraiment loin. La rupture, c’est le moment où l’inertie empêche tout retour en arrière: à ce stade là, l’essentiel est déjà joué, et il est déjà trop tard pour réellement changer la trajectoire de ce qu’on a mis en mouvement.
C’est probablement aussi ce que je cherchais à dire dans mon texte sur le milieu. Il y a eu beaucoup de textes prétendant rompre avec ce fameux milieu, prétendant le décortiquer, le décomposer en éléments afin d’en sortir où quelque chose comme ça. Le mieux qu’on puisse faire, c’est de faire du milieu une chose passée. Mais, même à ce stade-là, il restera quelque chose dont il faut tenir compte, une partie d’une tradition et d’une histoire dont il faut se nourrir. Je fais le malin, mais je n’ai pas encore réussi à savoir quoi faire de cette histoire dans ma vie. Par contre, je sais qu’il va falloir que je fasse avec, qu’il va falloir que je construise progressivement une identité nouvelle qui ne sera jamais un nouveau départ tout frais et pimpant.
[mise à jour (22/01/12)] Grrrr, je savais que j’aurais dû ajouter ça … Je ne cherche pas à ressortir la vieille alternative « réforme où révolution ? », ne serait-ce que, parce que comme le disent (de manière un peu complexe mais juste) des camarades, cette alternative n’a plus de sens à l’heure actuelle: de nos jours, il n’y a de réforme que capitaliste. Par contre, j’essaie de dire que les processus révolutionnaires ne se construisent pas avec des ruptures grandiloquantes censées partir de rien et des explosions spontanées. Transformation radicale, ça ne veut pas dire qu’on est des dieux et des déesses qui flottent au-dessus de la situation sociale et plongent d’un coup en piqué pour éclater du rapport social. Même révolutionnaires, on est dans le capitalisme jusqu’au cou, on part d’où on est et on progresse lentement, en jouant sur le temps, la ténacité et la finesse plus que sur l’illumination, le bourrinage et le rentre-dedans.
Posted: décembre 17th, 2011 | Author: murmures | Filed under: Murmures | 2 Comments »
J’ai toujours détesté le fun (si avec cette phrase je n’établis pas définitivement ma réputation de mec sérieux et grincheux, c’est à désespérer). Si si, vous voyez bien, le fun, le truc improbable des publicités Fanta. Le truc des bourré-e-s dans les bars qui te disent que t’es pas « fun » parce que tu ne rentres pas dans leurs blagues. Ce truc qu’on peut ni sentir, ni toucher, mais que tout le monde est censé chercher à avoir (sauf dans le Tiers-Monde, mais ça, c’est parce que ce sont pas des gens comme nous, ils ont des vrais problèmes).
Bon, j’ai toujours détesté le fun, mais j’ai jamais trop réussi à mettre le doigt sur ce qui me faisait chier. Je me suis toujours dit que j’avais quelque chose d’important à comprendre là-dessous, mais sans pouvoir vraiment y voir plus clair. C’est un détour par la musique qui m’a permis de piger.
En fait, c’est Angela Davis qui m’a permis de piger. Angela Davis, c’est une révolutionnaire noire américaine, en lutte des années 60 jusqu’à nos jours, une nana assez incroyable à l’histoire politique particulièrement riche. D’ailleurs, si vous n’avez rien à faire (et un peu de sous), allez trouver son Autobiographie (chez un bouquiniste par exemple) et lisez-la. Tout de suite, maintenant. Oui oui, avant mon texte, parce qu’il y a des priorités, quand même.
Le dernier bouquin que j’ai lu d’elle, celui qui me fait écrire aujourd’hui, s’appelle Héritages du blues et féminisme noir (Blues legacies and black feminism en VO, vu qu’il n’a été traduit à ce jour). Le livre, pour reprendre les mots de Davis, est « une étude sur la manière dont les représentations enregistrées [de Gertrude Rainey, Bessie Smith et Billie Holiday] révèlent des traditions non reconnues de conscience féministe dans les communautés ouvrières noires« . Davis analyse, donc, les chansons de trois légendes femmes du blues afro-américain sous un angle féministe et antiraciste. Pour vous donner une idée du genre d’analyse qu’elle fait, vous pouvez aller lire Quand une femme aime un homme, un texte traduit issu du livre. Elle réussit incroyablement bien à passer constamment du contexte social aux paroles et aux chansons pour faire sentir les subtilités, l’ironie et finalement la force qui ressort de ces chansons.
Un des axes majeurs de son analyse est que ces femmes abordent des sujets dont on ne parle pas ailleurs. Même si elles n’abordent pas ces sujets de manière ouvertement politique, leurs paroles intègrent les éléments spécifiques de leur réalité de femmes ouvrières noires américaines dans les Etats-Unis du début du XXème siècle: la pauvreté, l’impossibilité de se déplacer, le chômage, les violences conjugales, les attaques racistes, … Même si beaucoup des chansons de ces chanteuses parlent d’amour, elle parlent d’amour d’une manière caractéristique, et Davis clarifie particulièrement bien comment cette manière de parler d’amour permet d’amener des thématiques qui ne sont pas celles des tubes commerciaux de l’époque. Les chansons parlent d’homosexualité, de tromperie, de jalousie, de mort, de vengeance, d’érotisme, de désir, et de biens d’autres sujets difficiles. On est loin de l’amour pur et éternel chanté dans les grands classiques romantiques de l’époque.
Par exemple, dans Young Woman’s Blues, Bessie Smith chante:
Pas le temps de me marrier, pas le temps de me poser
Je suis une jeune femme et je ne vais pas arrêter de papillonner
On est loin de l’idéal de la mère qui trouve l’homme idéal avant de se fixer et de fonder une famille. Même si les paroles semblent prendre des positions parfois contradictoires, toute une vie indépendante de ses femmes, et des femmes en général, bouillonne sous la surface de ces chansons d’amour. Ces femmes parlent de leur vie de femmes ouvrières noires de l’époque, partagent leurs joies et leurs difficultés et montrent un peu de leurs luttes quotidiennes: des femmes qui veulent se venger de leur mari, qui trouvent des amant-e-s, qui subissent le racisme, qui parlent de leur sexualité et de leurs désirs, du chômage et des boulots itinérants, … Des femmes « dures » et « sans peur« , comme le dit Davis. En les écoutant chanter, on entend parler d’amour, mais sous un angle complètement différent, et cet angle nous permet d’effleurer d’autres réalités, d’autres communautés et d’autres représentations que celles des tubes qui sortent au même moment.
Ces chansons ne sont pas des chansons feel good, le but n’est pas de noyer l’auditeur ou l’auditrice sous des sentiments joyeux et/ou excitants. La gamme des sentiments refletés dans les chansons inclus des sentiments considérés comme négatifs. Quel intérêt ça a de chanter ces sentiments-là ? Je pense (et Davis développe) qu’en les chantant, on les met en partage. Dans chacune de ces chansons, quelqu’un-e (plus probablement une femme, et plus probablement encore une femme noire ouvrière) peut s’identifier, reconnaître sa réalité et se rendre compte (ou se rappeller) que d’autres personnes la partagent, qu’elle n’est pas seule, et que ses frustrations et ses difficultés sont plus collectives qu’individuelles.
Cette dimension collective apparaît de manière explicite dans les chansons. Beaucoup d’entre elles comportent des passages où la chanteuse s’adresse visiblement à un public de femmes, partageant une expérience et donnant des conseils:
Femmes, je veux que vous m’écoutiez toutes
N’ayez confiance en votre homme que tant qu’il est sous vos yeux
J’ai confié ma meilleure amie au mien
Mais l’idée était, en fait, mauvaise
Gertrude Rainey, Trust No Man
Ses chansons peuvent être des outils permettant à des femmes de se réapproprier leurs vécus, de renforcer leur conscience collective de ce qui leur arrive et de faire exister de manière publique des problèmes considérés comme étant privés.
L’opposition par rapport à ce qui constitue, déjà à cette époque, les tubes est frappante. Un tube est calibré pour générer des émotions positives. Il n’y a pas de problèmes ou de difficultés dans les tubes, juste des solutions et du positif. Dans un tube, tout réussit toujours. A priori, ça paraît sympathique. Sauf que le problème, c’est que, dans la vie, tout ne réussit pas toujours. Le mode sur lequel les choses sont résolues dans les tubes, est magique. Un nouvel amour nous tombe dessus, la vie s’éclaire et tous les problèmes disparaissent. Résultat, vu que la magie tarde en général à venir dans notre quotidien, on se retrouve seul-e face à ses difficultés. On se retrouve pire que seul-e en vérité, puisqu’en plus, on a l’impression qu’il suffirait de pas grand chose pour que tout aille bien, qu’on a montré le chemin, et que tout serait tellement facile. En fait, ça doit venir de nous.
Ce n’est pas de la musique, mais je trouve qu’une publicité Fanta résume bien ce que je dis: je suis sûr que vous l’avez vu. Bien sûr, on est dans une pub, donc la magie, c’est la bouteille de Fanta que la nana tient à la main, mais l’illustration est parfaite: on passe de l’humiliation de cette fille à la réussite totale, comme par enchantement. Le fun, c’est ça, c’est la magie moderne de notre monde capitaliste. C’est l’idée qu’il n’y a pas besoin de confronter les humiliations, les dominations, les tristesses et la violence, juste d’avoir du fun. La voie suivie par les chanteuses noires du blues n’est jamais suivie dans les tubes. On ne parle pas de nos souffrances pour les mettre en commun et se sentir moins seul-e. Le fun, ça ne tient toujours qu’à nous, on est toujours fondamentalement seul-e face au fun. « Pourquoi tu peux pas t’amuser un peu ?«
En fait, le fun, c’est le règne des émotions positives, c’est quelque chose qu’on accumule. Il faut toujours avoir plus de fun, sans fin. Dans le monde du fun, il a le Bien et le Mal: le fun et ce qui fait obstacle au fun. Vu qu’on est moderne, le bien et le mal ne sont pas absolus, il faut optimiser: maximiser le fun et minimiser ce qui fait obstacle au fun. Fondamentalement, le fun est une économie, un bilan comptable où il y a des plus et des moins et où il faut que le compte soit positif. L’importance de la tristesse dont j’ai pu parler auparavant n’a pas sa place dans le monde du fun. Pour moi, le fun, c’est l’économie des émotions que construit petit à petit le capitalisme. Les objets (ou les services, les trucs qui se vendent quoi) fournissent du fun, donc il faut avoir des objets. Pour ça, il faut travailler, ce qui peut faire diminuer le fun. Ça peut valoir le coup, mais surtout, on peut trouver un travail fun. Après, si on peut pas avoir du fun, c’est de notre faute, c’est qu’on peut pas assez consommer, parce qu’on a pas trouvé de boulot assez fun.
On peut être généreux et offrir du fun aux autres gens, on peut faire la charité, on peut « passer le fun autour de soi » comme dit Fanta, mais toute la logique du fun est individuelle. Elle est individuelle parce qu’elle est magique. Si le fun tombe du ciel, on est impuissant-e-s et isolé-e-s face à lui. En réalité, le fun est travaillé, fabriqué et produit, il ne vient pas tout seul. Mais se poser la question sous cet angle, c’est se demander qui fabrique le fun, selon quelles modalités et qui en profite et n’en profite pas. En fait, c’est poser la question du mode de production, et donc du capitalisme. Réfléchir sur la logique du fun, c’est de poser des questions qui ne peuvent se répondre que collectivement. Se sentir lié-e-s aux autres, comprendre que nos actions et nos émotions sont partagées et construites dans les actions de chacun-e-s, ça n’a pas sa place dans le fun. Dans le fun, la seule présence des autres peut être celle de la culpabilité, qu’on essaie d’éliminer parce qu’elle nous prive de notre fun.
C’est pour ça que j’ai parlé de sexe dans le titre. De nos jours, les représentations sexuelles sont essentiellement déterminées par le porno et toutes les industries qui y sont liées. Le porno, ce n’est pas que des images, c’est aussi (et surtout) le modèle qui produit nos comportements sexuels. De nos jours, la sexualité, c’est le porno, au sens où les modèles d’interactions sexuels qu’on a nous sont donnés par le porno. Ces modèles sexuels sont fondamentalement des modèles fun. On accumule le plaisir, on minimise la « prise de tête« . Le sexe porno, ce n’est pas un partage émotionnel, c’est deux individu-e-s qui se rencontrent pour tirer chacun-e le maximum de plaisir d’une situation. La négociation doit être constante entre qui a du plaisir et qui en donne, et les rapports de pouvoir et de domination jouent à fond pour déterminer qui va réussir à l’emporter et à avoir plus de plaisir. On peut construire des interactions égalitaires sur cette base, mais en tout cas pas des interactions partagées. Là-aussi, égoïsme et culpabilité sont les deux pôles des relations.
Plus le temps passe, plus je me dis, qu’en terme de sexe comme ailleurs, il faut qu’on développe une vraie capacité créative collective: trouver de nouvelles représentations, construire une nouvelle grille des émotions, avec des dynamiques différentes et nouvelles. Tout ça suppose un travail, mais ce travail ne peut être que collectif. Je crois que c’est par la mise en partage de nos faiblesses, de nos doutes, de tout ce qui n’y pas sa place dans le fun, dans l’économique affective du capitalisme qu’on peut y arriver. Nos sensations, nos émotions et nos joies peuvent être mises en commun, discutées ensemble et renforcées par nos collectifs plutôt que capturées dans l’échelle du plaisir et du fun. Le sexe que je veux et les relations que je souhaite doivent fonctionner par partage, par construction commune de situations et exploration partagée de caresses, de paroles et de frissons. Ce qu’on peut vivre ensemble, ça déborde le plaisir et le fun, c’est à la fois plus et moins, et ça doit pêter cette logique comptable et individuelle.
Il m’a fallu du temps pour savoir ce que je veux, mais maintenant je le sais. La politique au niveau intime, c’est comme ça que je veux continuer à la vivre.
Posted: décembre 12th, 2011 | Author: murmures | Filed under: Pays arabes, palestine | No Comments »

Image de la chaîne de télévision al-Rahm
J’ai passé les deux dernières semaines à lire massivement à propos des élections égyptiennes. Résultats, analyses, réflexions, comparaisons historiques … Le système électoral employé pour ces élections était sacrément complexe, et interpréter des résultats suppose de se familiariser un peu avec la géographie sociale d’un pays. En France, en fonction du résultat dans telle ou telle ville, j’arrive facilement à en tirer des liens avec une réalité sociale: on sait bien quelle classe vote à Neuilly et laquelle vote à Roubaix. Dans un pays où je ne suis jamais allé comme l’Égypte, c’est beaucoup moins simple. Alors j’ai voulu prendre le temps.
Heureusement, les sources accessibles en anglais commencent à se multiplier. Pour le contexte politique, la page spéciale élections de Jadaliyya est une mine d’or. Les résultats eux-mêmes sont efficacement regroupés ici. Ajouté à une quantité incroyable de blogs, d’articles de journaux et autres vidéos, ça commence à faire suffisamment d’éléments pour se faire une idée.
La première constatation évidente, c’est que les appels, venant de beaucoup d’occupant-e-s de la place Tahrir et des autres places publiques égyptiennes, au boycott de ces élections n’ont pas pris. La participation au vote a été très forte, et ce dans tout le pays. Il n’y pas, apparemment, de « poches » d’abstention dans certaines régions. L’existence de telles poches aurait pu indiquer un ancrage social de l’abstention (comme on peut avoir en France), mais là ce n’est pas le cas. Les égyptien-ne-s ont participé-e-s en masse à ces élections.
Une deuxième constatation, toujours très générale mais peut-être moins évidente, c’est que les micro-partis issus de l’ancien parti officiel PND n’ont obtenu que des scores relativement faibles. Là encore, c’est le cas partout dans le pays (à peu de choses près). On aurait pu avoir peur que l’ancien régime égyptien réussisse à se maintenir en vie à travers ces dizaines d’organisations créées pour contourner la dissolution du parti de Moubarak, mais ça n’est pas arrivé. Comme le fait remarquer Issandr el-Amrani (du blog The Arabist, dont j’ai déjà parlé), ça veut dire que la base politique de l’ancien régime a bien été démantelée par l’insurrection du début de l’année. D’une certaine manière, ça confirme qu’une révolution s’est bien produite en Égypte: il n’y aura pas de retour en arrière, une nouvelle période politique commence en Égypte.
Depuis la prise du pouvoir de l’armée en 1952, tous les gouvernements égyptiens ont été dominés par les forces de sécurité. Même si, durant les années 80/90, le centre du pouvoir s’était déplacé vers les services de sécurité intérieure (comme le détaille un texte que j’ai traduit il y a quelques mois), la logique restait la même: les services de sécurité gouvernaient, en s’appuyant sur un ensemble de réseaux sociaux représentés par le parti PND. Maintenant que la base politique représentée par le PND et ses satellites a été détruite, l’armée ne devrait pas réussir à maintenir une position dominante dans le gouvernement. Son comportement des dernières semaines paraît confirmer cette analyse: avant les élections, l’armée a essayé de passer en force pour imposer des principes « supra-constitutionnels », et a dû reculer sous la pression. Maintenant, elle continue à vouloir contrôler l’assemblée constituante qui va rédiger la constitution, mais de manière beaucoup plus prudente qu’auparavant. Il y aura encore un long bras de fer entre l’armée et le Parlement, mais, à priori, un peu à la manière de ce qui s’est passé en Turquie, le Parlement devrait finir par gagner.
Tout ça ne veut pas dire que l’appareil répressif en lui-même a été démantelé, et le niveau de répression subi par les militant-e-s ces derniers temps le montre bien. Par contre, les forces de sécurité font probablement passer progressivement de la position de donneuses d’ordres à celles d’exécutantes. L’armée va certainement devoir passer la main …
Passer la main à qui ? C’est là que ça se complique, et qu’on entre sur le terrain social à proprement parler.
Depuis la chute de Moubarak, la dynamique d’amplification des grèves et des protestations sociales se poursuit (voir ce lien en anglais). Depuis quelques années, les conflits sociaux se multiplient en Égypte, et 2011 a été l’année la plus remplie depuis longtemps de ce point de vue-là. En novembre 2011, d’après des estimations non-gouvernementales, 750 000 travailleureuses ont participé d’une manière ou d’une autre à une action collective. La rébellion ouvrière monte, et le gouvernement le sait, envoyant des responsables de plus en plus importants dans les négociations avec les grévistes. Ce qui est intéressant, c’est que les grèves ne sont pas tant défensives qu’offensives, qu’elles ne répondent pas à des attaques, mais demandent des augmentations de salaires et des améliorations de l’environnement de travail.
Mais ce mouvement reste trop faible pour peser à un niveau national. Par exemple, la lutte nationale contre l’appareil répressif menée par des collectifs issus de la place Tahrir et le mouvement de grève restent séparé-e-s, déconnectées l’un-e de l’autre. Les revendications mises en avant restent locales et spécifiques. Un autre limitation de ce mouvement est qu’il touche pour l’instant essentiellement les entreprises publiques ou semi-publiques, qui ne constituent plus qu’une petite minorité des entreprises égyptiennes. Les signes de mouvement dans le secteur privé sont moins convaincants, et les luttes de chômeurs ou de travailleureuses de l’économie non-officielle (qui représente une grande partie de l’activité économique égyptienne: 50% des actif-ve-s au début des années 2000) prennent beaucoup plus difficilement.
Cette situation s’est traduite sur le plan électoral par le fait que les programmes économiques de presque tous les partis qui se présentaient étaient libéraux, sans même se donner le peine d’être vaguement réformistes. Les blocs électoraux n’étaient tou-te-s que des blocs bourgeois. Quand je dis bourgeois, ça veut dire que les dirigeants appartiennent à l’élite bourgeoise égyptienne, que c’est le cas aussi de l’essentiel des candidat-e-s et que donc, très logiquement, les intérêts défendus par ces partis vont être ceux de la bourgeoisie. Les salarié-e-s, employé-e-s, ouvrier-e-s et autres chômeureuses n’existaient dans le processus électoral qu’en tant que votant-e-s, pas en tant que participant-e-s organisé-e-s portant leurs propres voix.
Les blocs étaient bourgeois, mais ça n’empêche pas les différents partis de représenter les intérêts de fractions très différentes de la bourgeoisie. Le Bloc Égyptien, formé essentiellement autour de la « laïcité », est le parti de ce qui reste des élites égyptiennes des années 60/70. Le grand projet de développement national des années 60 a échoué avec le mouvement révolutionnaire des pays arabes après l’indépendance (et d’ailleurs avec le mouvement révolutionnaire mondial des années 60). Le Bloc Égyptien représente ce qui reste de ce projet de développement autonome d’un capitalisme à l’occidentale à l’échelle de l’Égypte: des classes moyennes (et supérieures) cultivées, diplômées, mobiles et plutôt à l’aise dans le monde moderne. Les votant-e-s de ce bloc sont concentré-e-s essentiellement au Caire, zone massivement urbanisée et beaucoup plus développée que le reste de l’Égypte.
A l’oppose complet de ce vote laïc, il y a les salafistes. La majorité de leur électorat se trouve dans les régions pauvres et rurales de la périphérie égyptienne, délaissées par le pouvoir égyptien depuis des décennies. Pauvreté marquée, infrastructures délabrées et illettrisme toujours massif: jusqu’à 40% à Fayoum, ville du Nil où al-Nour, le parti des salafistes réalise son score le plus fort. Si les salafistes sont capables de réaliser un score aussi fort dans ces endroits, c’est qu’il font depuis plus de trente ans, depuis bien avant leur entrée en politique, le travail social que l’État égyptien ne fait plus dans ces régions. Autour des mosquées servant de lieu de rencontre, il organisent les mariages, montent des associations caritatives, construisent des écoles, … Leurs candidats sont respectés pour leur travail quotidien dans leurs communautés.
Cette rupture entre Le Caire (et sa région) et la périphérie était assez frappante pendant les élections: dans les petites villes égyptiennes, ce sont les partis islamiques qui informaient sur les élections, sur leur déroulement et qui guidaient les votant-e-s aux urnes. Ils ont été très présents un peu partout, avec du porte-à-pote, des camions porte-voix et des bureaux massivement visibles. Face à ça, la mobilisation du Bloc Égyptien au-delà du Caire a été très limitée, et en tout cas largement inférieur à celle d’al-Nour.
Pour finir avec les gros blocs électoraux, il y a l’Alliance pour l’Égypte. Elle est dominée par le Parti de la Liberté et de la Justice, branche directement politiques des Frères Musulmans. Les Frères Musulmans représentent la bourgeoisie traditionnelle égyptienne, celle des marchés et des universités islamiques. Ils sont clairement dans une perspective centriste, essayant d’apparaître comme le parti de l’ordre et de la stabilité. Contrairement aux salafistes, ils s’affichent franchement comme démocratiques et pluralistes, cherchant à former des alliances larges pour gouverner. Le PLJ est pratiquement en tête dans toutes les circonscriptions électorales.
Clairement, l’importance prise par les islamistes est liée au rôle des pays du Golfe. Par contre, il ne faut croire que les émirats du Golfe aient noyé le processus électoral égyptien sous des tonnes de dollars issus des revenus du pétrole. Clairement, de ce que peuvent en dire tous les observateurices, les Frères comme les salafistes bénéficient d’une implantation forte dans toute l’Égypte, et représentent des forces politiques locales et implantées. Ces partis islamiques ne sont pas des marionnettes au service de l’Arabie Saoudite, surtout pas dans le cas des Frères Musulmans. L’influence saoudienne est plus subtile et plus profonde que ça: depuis l’échec des développements nationaux des pays arabes dans les années 60 (les camarades de Senonevero ont publié sur ce sujet le très bon Le Moyen-Orient, histoire d’une lutte des classes), les pays du Golfe représentent le modèle le plus réussi d’intégration à l’ordre capitaliste mondial dans la région.
Modèle le plus réussi, c’est-à-dire unique modèle à avoir débouché sur la création d’une réelle classe bourgeoise unifiée et présente jusqu’au niveau international. Depuis le début des années 90, les pays du Golfe prennent une importance de plus en plus considérable dans les économies du Moyen-Orient. Pour donner un exemple, à part la banque nationale égyptienne, les capitaux venant du Golfe contrôlent toutes les grandes égyptiennes. A l’occasion de la guerre d’Irak de 2003, on dit souvent que les entreprises américaines se sont appropriées le gâteau de la reconstruction du pays. Ce n’est qu’à moitié vrai: entre 2003 et 2009, la moitié des investissements réalisés en Irak étaient faits avec ces capitaux du Golfe. Une large majorité des capitaux extérieurs investis dans les pays du Moyen-Orient, de l’Égypte à la Palestine en passant par la Syrie venaient du Golfe.
Ce qui se réalise depuis quelques années, c’est l’intégration de l’économie du Moyen-Orient au capitalisme mondial sous direction des pays du Golfe (un passionnant livre universitaire, très cher et en anglais bien sûr, vient de sortir à ce sujet: Capitalism and class in the Gulf Arab States). La classe capitaliste du Golfe domine donc petit à petit le Moyen-Orient économiquement, mais aussi culturellement, avec des chaînes câblées, des magazines, des films, … C’est cette classe capitaliste qui est la force derrière la ré-islamisation progressive du Moyen-Orient. Les télévisions câblées les plus populaires d’Égypte, comme al-Nass et al-Rahma, accueillent des prédicateurs salafistes depuis des années et sont financées par des capitaux en provenance du Golfe. Les salafistes sont conservateurs, certes, mais aussi très modernes, à l’image de ces pays du Golfe profondément rétrogrades mais à la pointe des flux financiers mondiaux.
Je pense que c’est avec ce contexte qu’on peut comprendre les élections en Égypte: la bourgeoisie nationale issue des années 60 ne peut plus représenter un programme capitaliste crédible (ce qui donne les scores faibles du Bloc Égyptien), donc les courants islamistes se nourrissant des succès des pays du Golfe sont logiquement en situation de force. De ce que je peux en voir, les Frères Musulmans sont situés au milieu de tout ça, tiraillés par des tendances salafistes, mais représentant aussi un pôle islamique régional plus ancien. Les Frères Musulmans essaient donc de développer un programme capitaliste en phase avec la tendance régionale (donc en lien avec les pays du Golfe), mais adapté et centré sur la réalité égyptienne. Les salafistes, eux, proposent un travail sur les valeurs culturelles, travail qui fonctionne essentiellement comme une acceptation du capitalisme régional tel qu’il est, dominé par le Golfe, et qui se fait avec de l’argent ne venant (probablement) pas directement des états, mais des réseaux de charité du Golfe.
Dans les deux cas, à plus long terme, salafistes et Frères Musulmans vont avoir un problème: dans la situation actuelle, leur programme économique (ou leur absence de programme économique) n’est pas tenable. Il ne fonctionne dans les pays du Golfe qu’uniquement à cause d’une répression politique impitoyable et d’une main-d’œuvre essentiellement immigrée. La réalité de l’Égypte est fondamentalement différente, et ils vont probablement être rattrapé-e-s tôt ou tard par cette réalité. En attendant, faute de mieux, ils sont les seuls à être en mesure de formuler un projet cohérent de société, ce qui les met donc dans une position idéale pour remporter des élections.
Une des grandes questions qui reste est celle du rôle de l’armée, qui a des intérêts capitalistes propres, essentiellement orientés vers le tourisme. Avec qui choisira-t’elle se s’allier, et est-ce que les alliances décidées par les généraux seront acceptées par les soldats de base ? Une autre chose difficile à mesurer pour l’instant, c’est aussi l’impact de la situation actuelle sur la classe capitaliste du Golfe. Est-ce qu’elle se maintiendra en tant qu’entité cohérente avec l’approfondissement de la crise ou va-t’elle voler en éclats ? Toute évolution de la situation en Palestine risquerait aussi probablement de bousculer beaucoup cet échiquier politique, en forçant des positionnements.
Actuellement, en Égypte comme ailleurs, les seuls blocs politiques réussissant à se former sont des bloc bourgeois. Des luttes se développent à une échelle locale, mais la mise en commun de ces luttes et l’élaboration d’un langage collectif traîne. Ça donne une situation comme celle-ci, où les luttes de la place Tahrir peuvent se tenir et même être relativement victorieuses sans pouvoir exister à une échelle nationale, en fait sans réussir à avoir une présence à long terme dans le pays. Toutes ces luttes sont encore jeunes et leur ancrage fragile: elles sont encore mal placées pour contester l’hégémonie capitaliste dans la vie politique.
Je pense qu’une révolution sociale attend encore, en Égypte comme dans beaucoup d’autres pays. La crise est en train de fragmenter la classe capitaliste à l’échelle mondiale. Plus les perspectives de reprise s’éloignent, plus les conflits internes à la bourgeoisie peuvent être violents. Dans ce contexte, si les luttes réussissent à se lier, à s’enraciner et à approfondir leurs bases communes, on attendra un stade où la bourgeoisie sera trop fragmentée pour agir face à un bloc cohérent de résistance. Ce n’est pas forcément gagné, mais je crois que ce sont des perspectives infiniment plus positives que celles de ces vingt dernières années. Ces élections montrent qu’on en est pas encore à ce stade, que la révolution n’est pas encore là, mais les perspectives existent.
[mise à jour (13/12/11)] Sadri Khiari, qui avait écrit il y a quelques années le très chouette Pour une politique de la racaille, fait une analyse détaillée des élections en Tunisie: Tunisie: commentaires sur la révolution à l’occasion des élections. Je le met en lien ici parce que je trouve que les deux textes se complètent pas trop mal (mis à part qu’il a infiniment plus d’adresse théorique que moi, mais bon, on fait ce qu’on peut
).