Posted: janvier 20th, 2012 | Author: murmures | Filed under: Murmures | 3 Comments »
J’ai l’impression qu’on prend toujours les décisions les plus importantes de sa vie sans vraiment sans rendre compte. On change un petit quelque chose dans sa vie, on fait une nouvelle rencontre, on se lance dans un projet tout neuf, et, petit à petit, on se retrouve dans une situation complètement différente sans forcément y avoir jamais pensé. Dans ma vie, ce blog est un excellent exemple. Quand j’ai commencé, je me disais que j’allais écrire quelques textes sur Tiqqun parce que ça faisait quelques mois qu’on réfléchissait beaucoup avec une camarade à nos désaccords avec ce type de théorie. J’ai passé un mois ou deux à écrire la série de textes sur Tiqqun et puis après, étrangement, ça a continué, d’abord très lentement sans que je sache vraiment où j’allais, et puis de manière de plus en plus fluide. Maintenant, j’en suis à un stade où j’ai l’impression de ne pas du tout avoir assez de temps pour écrire toutes les idées de textes que j’ai pour ce site. Maintenant, j’ai envie de beaucoup plus écrire, de trouver des manières de me faire un peu de thunes en écrivant, des choses comme ça. Cette réalité est une évidence de ma vie maintenant, mais à un aucun moment je n’ai fait le choix conscient et maîtrisé de laisser cette évidence venir.
Je suis dans une situation similaire avec le fameux milieu dont j’ai parlé auparavant. Quelques temps avant de me lancer dans ce blog, j’avais commencé à me dire que je/nous manquions des outils politiques appropriés dans la situation, qu’il fallait faire un boulot de retour aux classiques, essayer de revoir les bases pour se fabriquer la nouvelle théorie dont nous avions besoin pour agir dans une circonstance où la séquence historique actuelle tourne en notre faveur. Il y a une jolie page sur le cahier que j’utilisais à l’époque pour prendre des notes où j’essaie d’énumérer des classiques que je veux lire et comment les trouver. Je me suis lancé dans ce travail, j’ai lu Lénine, Trotsky, Rosa Luxembourg, Blanqui, Althusser, Gramsci, … Je me suis plongé dans l’histoire du féminisme et dans sa théorie. Puis j’ai découvert l’histoire des mouvements anticoloniaux, la Palestine et les pays arabes, … Tout un chemin qui, je pense, peut être suivi dans les textes de ce blog.
Donc, mon projet de départ était de partager avec ce milieu, ce « nous » que j’avais en tête, mes avancées théoriques, d’amener des éléments théoriques à partager … sauf que ça ne s’est pas du tout passé de cette façon. Autant j’ai avancé théoriquement, autant j’ai l’impression d’y voir beaucoup plus clair maintenant qu’à l’époque, autant le « nous » auquel je voulais m’adresser n’existe plus. C’est plutôt un « vous« , en fait, quelque chose que j’observe plus que quelque chose auquel je participe. Plutôt un vous, sauf que j’ai encore une partie fondamentale de mon histoire qui est lié à ce nous/vous. Ces derniers mois, c’est devenu une sorte de paralysie chez moi. J’ai beaucoup de mal à parler à des ami-e-s et à des camarades lié-e-s à ce vous, parce que j’ai l’impression de ne plus faire partie de tout ça, de ne plus vouloir porter cette histoire et cette tradition. J’ai mis en danger certaines vieilles relations à cause de ça. Il y a des gens que je n’arrive plus vraiment à aller voir parce que je me sens flippé, coupable, que je n’arrive pas à porter le passé qui traîne. Je sens les fantômes et les vieilles attaches, et je ne sais pas quoi en faire: ni jouer à ce que tout soit comme avant, parce que ce serait étouffer mon vécu actuel, ni assumer une rupture.
Rupture, c’est le mot-clé. J’ai fantasmé pendant un bout de temps, et peut-être même encore actuellement, la remise à plat, l’effacement du passé, la table rase qui lave les contradictions, les difficultés et les hésitations. Sauf qu’en y réfléchissant bien, je peux me rendre compte que ça n’a pas de sens. Le faire signifierait abandonner toute une composante de qui je suis, essayer de mettre dans un placard toute une richesse personnelle. Ce serait complètement illusoire, puisque tout le chemin qui m’a amené jusque là n’a pas été planifié, ordonné et optimisé. Il a été vivant, chaotique et hésitant, avec une bonne part d’hasard, d’erreurs et de remises en cause. A ce jour, je n’ai toujours pas trouvé de manière de concilier les deux. Ce qu’il faudrait que j’arrive à faire, c’est tout un travail patient de détriquotage de mon passé afin de le retricoter avec mon présent sans tout déchirer. Ça, j’ai l’impression de manquer de représentations, de métaphores, de techniques pour le faire. C’est facile de voir qu’on manque collectivement d’outils là-dessus: au niveau politique, on a ces scissions débiles de groupes ou de collectifs au moindre désaccord un peu profond, tandis qu’au niveau personnel on a notre galère infinie quand on essaie de finir des relations amoureuses ou des longues amitiés. A chaque fois, on essaie de trancher, d’oublier le passé à coup de déclaration grandiloquantes.
C’est là que je me suis dit qu’il y avait un problème politique plus large. Dans nos positions politiques aussi, on a une fascination de la rupture, du grand évènement qui change tout. Comme j’ai dit quand j’ai écrit sur l’idée de guerre civile, cette fascination est trompeuse. On fait comme si on pouvait tracer des coupures, trancher au scalpel dans le tissu historique, sauf qu’on ne peut pas. La moindre insurrection est causée par une progression lente et subtile de forces minuscules au départ, pas par une prise de décision radicale d’une foule à un instant donné. Au moment où la foule prend sa décision, l’essentiel était déjà joué dans la dynamique qui s’est lentement construite auparavant. Comme ce que je décris dans ma vie, on n’arrive pas à laisser une place appropriée au passé: la rupture nous permet de faire comme si ce passé n’était plus là, comme si on repartait de zéro, alors qu’en réalité, c’est ce passé même qui a permis que le présent se transforme radicalement. Le passé nous encombre, alors on invente la rupture. Particulièrement chez les révolutionnaires, on cherche à faire croire qu’un jour, on a fait un choix définitif, qu’on a rompu avec la société, le monde, et nos positions passées (forcément plus timorées).
A mon avis, le passé nous encombre parce qu’il nous empêche de maintenir la fiction du choix et du contrôle. Pour revenir à ce que je disais au départ, les plus grands changements ne sont souvent pas planifiées et maîtrisées. Des transformations en amènent d’autres, qui en amènent d’autres à leur tour, et qui finissent par nous placer dans une situation où on ne peut plus revenir en arrière. Le choix conscient entre deux alternatives parfaitement évaluées et pouvant être jugées en toute objectivité est l’exception plus que la règle, individuellement comme collectivement. La plupart du temps, on est lancé dans une situation au moins autant qu’on se lance. Peut-être que dans nos vies, on est plus dans la prise que dans la maîtrise, je veux dire qu’on s’appuie et qu’on fait pression sur des éléments externes et internes afin de créer du jeu dans lequel on peut se glisser. A ce moment-là, la maîtrise, l’impression d’observer une situation de l’extérieur pour y choisir ce qu’on préfère ne pourrait être qu’une illusion, illusion qu’on cherche à recréer constamment en faisant des ruptures avec notre passé, en prétendant toujours pouvoir nous extraire de notre passé. J’ai l’impression que le fait qu’on a besoin de cette illusion a beaucoup à voir avec nos constructions sociales, avec le fait qu’on est censé-e-s vivre dans un monde d’individu-e-s libre et indépendant-e-s.
Par opposition, ce que je cherche à dire, c’est qu’être révolutionnaire, c’est-à-dire chercher à transformer radicalement et collectivement notre monde, c’est peut-être moins courir après des transformations massives et rapides (ou même essayer de les provoquer) que trouver les leviers qui nous permettent de pousser discrètement les situations sociales dans des directions radicalement différentes. A forcer de pousser tout doucement, on finit par rendre une situation irréversible. Comme si on poussait petit à petit un rocher du haut d’une pente jusqu’à ce qu’il finisse par accélérer tout seul en dévalant la pente. Tout ça suppose de faire attention au sol sur lequel on s’appuie, histoire de ne pas amener le rocher dans un endroit où il restera bloqué. Ça suppose aussi de partir d’où est le rocher, sans se gratter la tête pendant des heures à essayer de se dire que ça serait mieux s’il était ailleurs, ou s’il était positionné différemment. Le plus dur, ce n’est pas de savoir où amener le rocher, mais de savoir comment y aller. La révolution, ça commence par réussir à se mettre en mouvement collectivement, et dans cette situation, le passé, le chemin parcouru, n’est pas tant un poids qu’un atout: il nous donne l’inertie qui permet d’aller vraiment loin. La rupture, c’est le moment où l’inertie empêche tout retour en arrière: à ce stade là, l’essentiel est déjà joué, et il est déjà trop tard pour réellement changer la trajectoire de ce qu’on a mis en mouvement.
C’est probablement aussi ce que je cherchais à dire dans mon texte sur le milieu. Il y a eu beaucoup de textes prétendant rompre avec ce fameux milieu, prétendant le décortiquer, le décomposer en éléments afin d’en sortir où quelque chose comme ça. Le mieux qu’on puisse faire, c’est de faire du milieu une chose passée. Mais, même à ce stade-là, il restera quelque chose dont il faut tenir compte, une partie d’une tradition et d’une histoire dont il faut se nourrir. Je fais le malin, mais je n’ai pas encore réussi à savoir quoi faire de cette histoire dans ma vie. Par contre, je sais qu’il va falloir que je fasse avec, qu’il va falloir que je construise progressivement une identité nouvelle qui ne sera jamais un nouveau départ tout frais et pimpant.
[mise à jour (22/01/12)] Grrrr, je savais que j’aurais dû ajouter ça … Je ne cherche pas à ressortir la vieille alternative « réforme où révolution ? », ne serait-ce que, parce que comme le disent (de manière un peu complexe mais juste) des camarades, cette alternative n’a plus de sens à l’heure actuelle: de nos jours, il n’y a de réforme que capitaliste. Par contre, j’essaie de dire que les processus révolutionnaires ne se construisent pas avec des ruptures grandiloquantes censées partir de rien et des explosions spontanées. Transformation radicale, ça ne veut pas dire qu’on est des dieux et des déesses qui flottent au-dessus de la situation sociale et plongent d’un coup en piqué pour éclater du rapport social. Même révolutionnaires, on est dans le capitalisme jusqu’au cou, on part d’où on est et on progresse lentement, en jouant sur le temps, la ténacité et la finesse plus que sur l’illumination, le bourrinage et le rentre-dedans.
Posted: décembre 17th, 2011 | Author: murmures | Filed under: Murmures | No Comments »
J’ai toujours détesté le fun (si avec cette phrase je n’établis pas définitivement ma réputation de mec sérieux et grincheux, c’est à désespérer). Si si, vous voyez bien, le fun, le truc improbable des publicités Fanta. Le truc des bourré-e-s dans les bars qui te disent que t’es pas « fun » parce que tu ne rentres pas dans leurs blagues. Ce truc qu’on peut ni sentir, ni toucher, mais que tout le monde est censé chercher à avoir (sauf dans le Tiers-Monde, mais ça, c’est parce que ce sont pas des gens comme nous, ils ont des vrais problèmes).
Bon, j’ai toujours détesté le fun, mais j’ai jamais trop réussi à mettre le doigt sur ce qui me faisait chier. Je me suis toujours dit que j’avais quelque chose d’important à comprendre là-dessous, mais sans pouvoir vraiment y voir plus clair. C’est un détour par la musique qui m’a permis de piger.
En fait, c’est Angela Davis qui m’a permis de piger. Angela Davis, c’est une révolutionnaire noire américaine, en lutte des années 60 jusqu’à nos jours, une nana assez incroyable à l’histoire politique particulièrement riche. D’ailleurs, si vous n’avez rien à faire (et un peu de sous), allez trouver son Autobiographie (chez un bouquiniste par exemple) et lisez-la. Tout de suite, maintenant. Oui oui, avant mon texte, parce qu’il y a des priorités, quand même.
Le dernier bouquin que j’ai lu d’elle, celui qui me fait écrire aujourd’hui, s’appelle Héritages du blues et féminisme noir (Blues legacies and black feminism en VO, vu qu’il n’a été traduit à ce jour). Le livre, pour reprendre les mots de Davis, est « une étude sur la manière dont les représentations enregistrées [de Gertrude Rainey, Bessie Smith et Billie Holiday] révèlent des traditions non reconnues de conscience féministe dans les communautés ouvrières noires« . Davis analyse, donc, les chansons de trois légendes femmes du blues afro-américain sous un angle féministe et antiraciste. Pour vous donner une idée du genre d’analyse qu’elle fait, vous pouvez aller lire Quand une femme aime un homme, un texte traduit issu du livre. Elle réussit incroyablement bien à passer constamment du contexte social aux paroles et aux chansons pour faire sentir les subtilités, l’ironie et finalement la force qui ressort de ces chansons.
Un des axes majeurs de son analyse est que ces femmes abordent des sujets dont on ne parle pas ailleurs. Même si elles n’abordent pas ces sujets de manière ouvertement politique, leurs paroles intègrent les éléments spécifiques de leur réalité de femmes ouvrières noires américaines dans les Etats-Unis du début du XXème siècle: la pauvreté, l’impossibilité de se déplacer, le chômage, les violences conjugales, les attaques racistes, … Même si beaucoup des chansons de ces chanteuses parlent d’amour, elle parlent d’amour d’une manière caractéristique, et Davis clarifie particulièrement bien comment cette manière de parler d’amour permet d’amener des thématiques qui ne sont pas celles des tubes commerciaux de l’époque. Les chansons parlent d’homosexualité, de tromperie, de jalousie, de mort, de vengeance, d’érotisme, de désir, et de biens d’autres sujets difficiles. On est loin de l’amour pur et éternel chanté dans les grands classiques romantiques de l’époque.
Par exemple, dans Young Woman’s Blues, Bessie Smith chante:
Pas le temps de me marrier, pas le temps de me poser
Je suis une jeune femme et je ne vais pas arrêter de papillonner
On est loin de l’idéal de la mère qui trouve l’homme idéal avant de se fixer et de fonder une famille. Même si les paroles semblent prendre des positions parfois contradictoires, toute une vie indépendante de ses femmes, et des femmes en général, bouillonne sous la surface de ces chansons d’amour. Ces femmes parlent de leur vie de femmes ouvrières noires de l’époque, partagent leurs joies et leurs difficultés et montrent un peu de leurs luttes quotidiennes: des femmes qui veulent se venger de leur mari, qui trouvent des amant-e-s, qui subissent le racisme, qui parlent de leur sexualité et de leurs désirs, du chômage et des boulots itinérants, … Des femmes « dures » et « sans peur« , comme le dit Davis. En les écoutant chanter, on entend parler d’amour, mais sous un angle complètement différent, et cet angle nous permet d’effleurer d’autres réalités, d’autres communautés et d’autres représentations que celles des tubes qui sortent au même moment.
Ces chansons ne sont pas des chansons feel good, le but n’est pas de noyer l’auditeur ou l’auditrice sous des sentiments joyeux et/ou excitants. La gamme des sentiments refletés dans les chansons inclus des sentiments considérés comme négatifs. Quel intérêt ça a de chanter ces sentiments-là ? Je pense (et Davis développe) qu’en les chantant, on les met en partage. Dans chacune de ces chansons, quelqu’un-e (plus probablement une femme, et plus probablement encore une femme noire ouvrière) peut s’identifier, reconnaître sa réalité et se rendre compte (ou se rappeller) que d’autres personnes la partagent, qu’elle n’est pas seule, et que ses frustrations et ses difficultés sont plus collectives qu’individuelles.
Cette dimension collective apparaît de manière explicite dans les chansons. Beaucoup d’entre elles comportent des passages où la chanteuse s’adresse visiblement à un public de femmes, partageant une expérience et donnant des conseils:
Femmes, je veux que vous m’écoutiez toutes
N’ayez confiance en votre homme que tant qu’il est sous vos yeux
J’ai confié ma meilleure amie au mien
Mais l’idée était, en fait, mauvaise
Gertrude Rainey, Trust No Man
Ses chansons peuvent être des outils permettant à des femmes de se réapproprier leurs vécus, de renforcer leur conscience collective de ce qui leur arrive et de faire exister de manière publique des problèmes considérés comme étant privés.
L’opposition par rapport à ce qui constitue, déjà à cette époque, les tubes est frappante. Un tube est calibré pour générer des émotions positives. Il n’y a pas de problèmes ou de difficultés dans les tubes, juste des solutions et du positif. Dans un tube, tout réussit toujours. A priori, ça paraît sympathique. Sauf que le problème, c’est que, dans la vie, tout ne réussit pas toujours. Le mode sur lequel les choses sont résolues dans les tubes, est magique. Un nouvel amour nous tombe dessus, la vie s’éclaire et tous les problèmes disparaissent. Résultat, vu que la magie tarde en général à venir dans notre quotidien, on se retrouve seul-e face à ses difficultés. On se retrouve pire que seul-e en vérité, puisqu’en plus, on a l’impression qu’il suffirait de pas grand chose pour que tout aille bien, qu’on a montré le chemin, et que tout serait tellement facile. En fait, ça doit venir de nous.
Ce n’est pas de la musique, mais je trouve qu’une publicité Fanta résume bien ce que je dis: je suis sûr que vous l’avez vu. Bien sûr, on est dans une pub, donc la magie, c’est la bouteille de Fanta que la nana tient à la main, mais l’illustration est parfaite: on passe de l’humiliation de cette fille à la réussite totale, comme par enchantement. Le fun, c’est ça, c’est la magie moderne de notre monde capitaliste. C’est l’idée qu’il n’y a pas besoin de confronter les humiliations, les dominations, les tristesses et la violence, juste d’avoir du fun. La voie suivie par les chanteuses noires du blues n’est jamais suivie dans les tubes. On ne parle pas de nos souffrances pour les mettre en commun et se sentir moins seul-e. Le fun, ça ne tient toujours qu’à nous, on est toujours fondamentalement seul-e face au fun. « Pourquoi tu peux pas t’amuser un peu ?«
En fait, le fun, c’est le règne des émotions positives, c’est quelque chose qu’on accumule. Il faut toujours avoir plus de fun, sans fin. Dans le monde du fun, il a le Bien et le Mal: le fun et ce qui fait obstacle au fun. Vu qu’on est moderne, le bien et le mal ne sont pas absolus, il faut optimiser: maximiser le fun et minimiser ce qui fait obstacle au fun. Fondamentalement, le fun est une économie, un bilan comptable où il y a des plus et des moins et où il faut que le compte soit positif. L’importance de la tristesse dont j’ai pu parler auparavant n’a pas sa place dans le monde du fun. Pour moi, le fun, c’est l’économie des émotions que construit petit à petit le capitalisme. Les objets (ou les services, les trucs qui se vendent quoi) fournissent du fun, donc il faut avoir des objets. Pour ça, il faut travailler, ce qui peut faire diminuer le fun. Ça peut valoir le coup, mais surtout, on peut trouver un travail fun. Après, si on peut pas avoir du fun, c’est de notre faute, c’est qu’on peut pas assez consommer, parce qu’on a pas trouvé de boulot assez fun.
On peut être généreux et offrir du fun aux autres gens, on peut faire la charité, on peut « passer le fun autour de soi » comme dit Fanta, mais toute la logique du fun est individuelle. Elle est individuelle parce qu’elle est magique. Si le fun tombe du ciel, on est impuissant-e-s et isolé-e-s face à lui. En réalité, le fun est travaillé, fabriqué et produit, il ne vient pas tout seul. Mais se poser la question sous cet angle, c’est se demander qui fabrique le fun, selon quelles modalités et qui en profite et n’en profite pas. En fait, c’est poser la question du mode de production, et donc du capitalisme. Réfléchir sur la logique du fun, c’est de poser des questions qui ne peuvent se répondre que collectivement. Se sentir lié-e-s aux autres, comprendre que nos actions et nos émotions sont partagées et construites dans les actions de chacun-e-s, ça n’a pas sa place dans le fun. Dans le fun, la seule présence des autres peut être celle de la culpabilité, qu’on essaie d’éliminer parce qu’elle nous prive de notre fun.
C’est pour ça que j’ai parlé de sexe dans le titre. De nos jours, les représentations sexuelles sont essentiellement déterminées par le porno et toutes les industries qui y sont liées. Le porno, ce n’est pas que des images, c’est aussi (et surtout) le modèle qui produit nos comportements sexuels. De nos jours, la sexualité, c’est le porno, au sens où les modèles d’interactions sexuels qu’on a nous sont donnés par le porno. Ces modèles sexuels sont fondamentalement des modèles fun. On accumule le plaisir, on minimise la « prise de tête« . Le sexe porno, ce n’est pas un partage émotionnel, c’est deux individu-e-s qui se rencontrent pour tirer chacun-e le maximum de plaisir d’une situation. La négociation doit être constante entre qui a du plaisir et qui en donne, et les rapports de pouvoir et de domination jouent à fond pour déterminer qui va réussir à l’emporter et à avoir plus de plaisir. On peut construire des interactions égalitaires sur cette base, mais en tout cas pas des interactions partagées. Là-aussi, égoïsme et culpabilité sont les deux pôles des relations.
Plus le temps passe, plus je me dis, qu’en terme de sexe comme ailleurs, il faut qu’on développe une vraie capacité créative collective: trouver de nouvelles représentations, construire une nouvelle grille des émotions, avec des dynamiques différentes et nouvelles. Tout ça suppose un travail, mais ce travail ne peut être que collectif. Je crois que c’est par la mise en partage de nos faiblesses, de nos doutes, de tout ce qui n’y pas sa place dans le fun, dans l’économique affective du capitalisme qu’on peut y arriver. Nos sensations, nos émotions et nos joies peuvent être mises en commun, discutées ensemble et renforcées par nos collectifs plutôt que capturées dans l’échelle du plaisir et du fun. Le sexe que je veux et les relations que je souhaite doivent fonctionner par partage, par construction commune de situations et exploration partagée de caresses, de paroles et de frissons. Ce qu’on peut vivre ensemble, ça déborde le plaisir et le fun, c’est à la fois plus et moins, et ça doit pêter cette logique comptable et individuelle.
Il m’a fallu du temps pour savoir ce que je veux, mais maintenant je le sais. La politique au niveau intime, c’est comme ça que je veux continuer à la vivre.
Posted: décembre 12th, 2011 | Author: murmures | Filed under: Pays arabes, palestine | No Comments »

Image de la chaîne de télévision al-Rahm
J’ai passé les deux dernières semaines à lire massivement à propos des élections égyptiennes. Résultats, analyses, réflexions, comparaisons historiques … Le système électoral employé pour ces élections était sacrément complexe, et interpréter des résultats suppose de se familiariser un peu avec la géographie sociale d’un pays. En France, en fonction du résultat dans telle ou telle ville, j’arrive facilement à en tirer des liens avec une réalité sociale: on sait bien quelle classe vote à Neuilly et laquelle vote à Roubaix. Dans un pays où je ne suis jamais allé comme l’Égypte, c’est beaucoup moins simple. Alors j’ai voulu prendre le temps.
Heureusement, les sources accessibles en anglais commencent à se multiplier. Pour le contexte politique, la page spéciale élections de Jadaliyya est une mine d’or. Les résultats eux-mêmes sont efficacement regroupés ici. Ajouté à une quantité incroyable de blogs, d’articles de journaux et autres vidéos, ça commence à faire suffisamment d’éléments pour se faire une idée.
La première constatation évidente, c’est que les appels, venant de beaucoup d’occupant-e-s de la place Tahrir et des autres places publiques égyptiennes, au boycott de ces élections n’ont pas pris. La participation au vote a été très forte, et ce dans tout le pays. Il n’y pas, apparemment, de « poches » d’abstention dans certaines régions. L’existence de telles poches aurait pu indiquer un ancrage social de l’abstention (comme on peut avoir en France), mais là ce n’est pas le cas. Les égyptien-ne-s ont participé-e-s en masse à ces élections.
Une deuxième constatation, toujours très générale mais peut-être moins évidente, c’est que les micro-partis issus de l’ancien parti officiel PND n’ont obtenu que des scores relativement faibles. Là encore, c’est le cas partout dans le pays (à peu de choses près). On aurait pu avoir peur que l’ancien régime égyptien réussisse à se maintenir en vie à travers ces dizaines d’organisations créées pour contourner la dissolution du parti de Moubarak, mais ça n’est pas arrivé. Comme le fait remarquer Issandr el-Amrani (du blog The Arabist, dont j’ai déjà parlé), ça veut dire que la base politique de l’ancien régime a bien été démantelée par l’insurrection du début de l’année. D’une certaine manière, ça confirme qu’une révolution s’est bien produite en Égypte: il n’y aura pas de retour en arrière, une nouvelle période politique commence en Égypte.
Depuis la prise du pouvoir de l’armée en 1952, tous les gouvernements égyptiens ont été dominés par les forces de sécurité. Même si, durant les années 80/90, le centre du pouvoir s’était déplacé vers les services de sécurité intérieure (comme le détaille un texte que j’ai traduit il y a quelques mois), la logique restait la même: les services de sécurité gouvernaient, en s’appuyant sur un ensemble de réseaux sociaux représentés par le parti PND. Maintenant que la base politique représentée par le PND et ses satellites a été détruite, l’armée ne devrait pas réussir à maintenir une position dominante dans le gouvernement. Son comportement des dernières semaines paraît confirmer cette analyse: avant les élections, l’armée a essayé de passer en force pour imposer des principes « supra-constitutionnels », et a dû reculer sous la pression. Maintenant, elle continue à vouloir contrôler l’assemblée constituante qui va rédiger la constitution, mais de manière beaucoup plus prudente qu’auparavant. Il y aura encore un long bras de fer entre l’armée et le Parlement, mais, à priori, un peu à la manière de ce qui s’est passé en Turquie, le Parlement devrait finir par gagner.
Tout ça ne veut pas dire que l’appareil répressif en lui-même a été démantelé, et le niveau de répression subi par les militant-e-s ces derniers temps le montre bien. Par contre, les forces de sécurité font probablement passer progressivement de la position de donneuses d’ordres à celles d’exécutantes. L’armée va certainement devoir passer la main …
Passer la main à qui ? C’est là que ça se complique, et qu’on entre sur le terrain social à proprement parler.
Depuis la chute de Moubarak, la dynamique d’amplification des grèves et des protestations sociales se poursuit (voir ce lien en anglais). Depuis quelques années, les conflits sociaux se multiplient en Égypte, et 2011 a été l’année la plus remplie depuis longtemps de ce point de vue-là. En novembre 2011, d’après des estimations non-gouvernementales, 750 000 travailleureuses ont participé d’une manière ou d’une autre à une action collective. La rébellion ouvrière monte, et le gouvernement le sait, envoyant des responsables de plus en plus importants dans les négociations avec les grévistes. Ce qui est intéressant, c’est que les grèves ne sont pas tant défensives qu’offensives, qu’elles ne répondent pas à des attaques, mais demandent des augmentations de salaires et des améliorations de l’environnement de travail.
Mais ce mouvement reste trop faible pour peser à un niveau national. Par exemple, la lutte nationale contre l’appareil répressif menée par des collectifs issus de la place Tahrir et le mouvement de grève restent séparé-e-s, déconnectées l’un-e de l’autre. Les revendications mises en avant restent locales et spécifiques. Un autre limitation de ce mouvement est qu’il touche pour l’instant essentiellement les entreprises publiques ou semi-publiques, qui ne constituent plus qu’une petite minorité des entreprises égyptiennes. Les signes de mouvement dans le secteur privé sont moins convaincants, et les luttes de chômeurs ou de travailleureuses de l’économie non-officielle (qui représente une grande partie de l’activité économique égyptienne: 50% des actif-ve-s au début des années 2000) prennent beaucoup plus difficilement.
Cette situation s’est traduite sur le plan électoral par le fait que les programmes économiques de presque tous les partis qui se présentaient étaient libéraux, sans même se donner le peine d’être vaguement réformistes. Les blocs électoraux n’étaient tou-te-s que des blocs bourgeois. Quand je dis bourgeois, ça veut dire que les dirigeants appartiennent à l’élite bourgeoise égyptienne, que c’est le cas aussi de l’essentiel des candidat-e-s et que donc, très logiquement, les intérêts défendus par ces partis vont être ceux de la bourgeoisie. Les salarié-e-s, employé-e-s, ouvrier-e-s et autres chômeureuses n’existaient dans le processus électoral qu’en tant que votant-e-s, pas en tant que participant-e-s organisé-e-s portant leurs propres voix.
Les blocs étaient bourgeois, mais ça n’empêche pas les différents partis de représenter les intérêts de fractions très différentes de la bourgeoisie. Le Bloc Égyptien, formé essentiellement autour de la « laïcité », est le parti de ce qui reste des élites égyptiennes des années 60/70. Le grand projet de développement national des années 60 a échoué avec le mouvement révolutionnaire des pays arabes après l’indépendance (et d’ailleurs avec le mouvement révolutionnaire mondial des années 60). Le Bloc Égyptien représente ce qui reste de ce projet de développement autonome d’un capitalisme à l’occidentale à l’échelle de l’Égypte: des classes moyennes (et supérieures) cultivées, diplômées, mobiles et plutôt à l’aise dans le monde moderne. Les votant-e-s de ce bloc sont concentré-e-s essentiellement au Caire, zone massivement urbanisée et beaucoup plus développée que le reste de l’Égypte.
A l’oppose complet de ce vote laïc, il y a les salafistes. La majorité de leur électorat se trouve dans les régions pauvres et rurales de la périphérie égyptienne, délaissées par le pouvoir égyptien depuis des décennies. Pauvreté marquée, infrastructures délabrées et illettrisme toujours massif: jusqu’à 40% à Fayoum, ville du Nil où al-Nour, le parti des salafistes réalise son score le plus fort. Si les salafistes sont capables de réaliser un score aussi fort dans ces endroits, c’est qu’il font depuis plus de trente ans, depuis bien avant leur entrée en politique, le travail social que l’État égyptien ne fait plus dans ces régions. Autour des mosquées servant de lieu de rencontre, il organisent les mariages, montent des associations caritatives, construisent des écoles, … Leurs candidats sont respectés pour leur travail quotidien dans leurs communautés.
Cette rupture entre Le Caire (et sa région) et la périphérie était assez frappante pendant les élections: dans les petites villes égyptiennes, ce sont les partis islamiques qui informaient sur les élections, sur leur déroulement et qui guidaient les votant-e-s aux urnes. Ils ont été très présents un peu partout, avec du porte-à-pote, des camions porte-voix et des bureaux massivement visibles. Face à ça, la mobilisation du Bloc Égyptien au-delà du Caire a été très limitée, et en tout cas largement inférieur à celle d’al-Nour.
Pour finir avec les gros blocs électoraux, il y a l’Alliance pour l’Égypte. Elle est dominée par le Parti de la Liberté et de la Justice, branche directement politiques des Frères Musulmans. Les Frères Musulmans représentent la bourgeoisie traditionnelle égyptienne, celle des marchés et des universités islamiques. Ils sont clairement dans une perspective centriste, essayant d’apparaître comme le parti de l’ordre et de la stabilité. Contrairement aux salafistes, ils s’affichent franchement comme démocratiques et pluralistes, cherchant à former des alliances larges pour gouverner. Le PLJ est pratiquement en tête dans toutes les circonscriptions électorales.
Clairement, l’importance prise par les islamistes est liée au rôle des pays du Golfe. Par contre, il ne faut croire que les émirats du Golfe aient noyé le processus électoral égyptien sous des tonnes de dollars issus des revenus du pétrole. Clairement, de ce que peuvent en dire tous les observateurices, les Frères comme les salafistes bénéficient d’une implantation forte dans toute l’Égypte, et représentent des forces politiques locales et implantées. Ces partis islamiques ne sont pas des marionnettes au service de l’Arabie Saoudite, surtout pas dans le cas des Frères Musulmans. L’influence saoudienne est plus subtile et plus profonde que ça: depuis l’échec des développements nationaux des pays arabes dans les années 60 (les camarades de Senonevero ont publié sur ce sujet le très bon Le Moyen-Orient, histoire d’une lutte des classes), les pays du Golfe représentent le modèle le plus réussi d’intégration à l’ordre capitaliste mondial dans la région.
Modèle le plus réussi, c’est-à-dire unique modèle à avoir débouché sur la création d’une réelle classe bourgeoise unifiée et présente jusqu’au niveau international. Depuis le début des années 90, les pays du Golfe prennent une importance de plus en plus considérable dans les économies du Moyen-Orient. Pour donner un exemple, à part la banque nationale égyptienne, les capitaux venant du Golfe contrôlent toutes les grandes égyptiennes. A l’occasion de la guerre d’Irak de 2003, on dit souvent que les entreprises américaines se sont appropriées le gâteau de la reconstruction du pays. Ce n’est qu’à moitié vrai: entre 2003 et 2009, la moitié des investissements réalisés en Irak étaient faits avec ces capitaux du Golfe. Une large majorité des capitaux extérieurs investis dans les pays du Moyen-Orient, de l’Égypte à la Palestine en passant par la Syrie venaient du Golfe.
Ce qui se réalise depuis quelques années, c’est l’intégration de l’économie du Moyen-Orient au capitalisme mondial sous direction des pays du Golfe (un passionnant livre universitaire, très cher et en anglais bien sûr, vient de sortir à ce sujet: Capitalism and class in the Gulf Arab States). La classe capitaliste du Golfe domine donc petit à petit le Moyen-Orient économiquement, mais aussi culturellement, avec des chaînes câblées, des magazines, des films, … C’est cette classe capitaliste qui est la force derrière la ré-islamisation progressive du Moyen-Orient. Les télévisions câblées les plus populaires d’Égypte, comme al-Nass et al-Rahma, accueillent des prédicateurs salafistes depuis des années et sont financées par des capitaux en provenance du Golfe. Les salafistes sont conservateurs, certes, mais aussi très modernes, à l’image de ces pays du Golfe profondément rétrogrades mais à la pointe des flux financiers mondiaux.
Je pense que c’est avec ce contexte qu’on peut comprendre les élections en Égypte: la bourgeoisie nationale issue des années 60 ne peut plus représenter un programme capitaliste crédible (ce qui donne les scores faibles du Bloc Égyptien), donc les courants islamistes se nourrissant des succès des pays du Golfe sont logiquement en situation de force. De ce que je peux en voir, les Frères Musulmans sont situés au milieu de tout ça, tiraillés par des tendances salafistes, mais représentant aussi un pôle islamique régional plus ancien. Les Frères Musulmans essaient donc de développer un programme capitaliste en phase avec la tendance régionale (donc en lien avec les pays du Golfe), mais adapté et centré sur la réalité égyptienne. Les salafistes, eux, proposent un travail sur les valeurs culturelles, travail qui fonctionne essentiellement comme une acceptation du capitalisme régional tel qu’il est, dominé par le Golfe, et qui se fait avec de l’argent ne venant (probablement) pas directement des états, mais des réseaux de charité du Golfe.
Dans les deux cas, à plus long terme, salafistes et Frères Musulmans vont avoir un problème: dans la situation actuelle, leur programme économique (ou leur absence de programme économique) n’est pas tenable. Il ne fonctionne dans les pays du Golfe qu’uniquement à cause d’une répression politique impitoyable et d’une main-d’œuvre essentiellement immigrée. La réalité de l’Égypte est fondamentalement différente, et ils vont probablement être rattrapé-e-s tôt ou tard par cette réalité. En attendant, faute de mieux, ils sont les seuls à être en mesure de formuler un projet cohérent de société, ce qui les met donc dans une position idéale pour remporter des élections.
Une des grandes questions qui reste est celle du rôle de l’armée, qui a des intérêts capitalistes propres, essentiellement orientés vers le tourisme. Avec qui choisira-t’elle se s’allier, et est-ce que les alliances décidées par les généraux seront acceptées par les soldats de base ? Une autre chose difficile à mesurer pour l’instant, c’est aussi l’impact de la situation actuelle sur la classe capitaliste du Golfe. Est-ce qu’elle se maintiendra en tant qu’entité cohérente avec l’approfondissement de la crise ou va-t’elle voler en éclats ? Toute évolution de la situation en Palestine risquerait aussi probablement de bousculer beaucoup cet échiquier politique, en forçant des positionnements.
Actuellement, en Égypte comme ailleurs, les seuls blocs politiques réussissant à se former sont des bloc bourgeois. Des luttes se développent à une échelle locale, mais la mise en commun de ces luttes et l’élaboration d’un langage collectif traîne. Ça donne une situation comme celle-ci, où les luttes de la place Tahrir peuvent se tenir et même être relativement victorieuses sans pouvoir exister à une échelle nationale, en fait sans réussir à avoir une présence à long terme dans le pays. Toutes ces luttes sont encore jeunes et leur ancrage fragile: elles sont encore mal placées pour contester l’hégémonie capitaliste dans la vie politique.
Je pense qu’une révolution sociale attend encore, en Égypte comme dans beaucoup d’autres pays. La crise est en train de fragmenter la classe capitaliste à l’échelle mondiale. Plus les perspectives de reprise s’éloignent, plus les conflits internes à la bourgeoisie peuvent être violents. Dans ce contexte, si les luttes réussissent à se lier, à s’enraciner et à approfondir leurs bases communes, on attendra un stade où la bourgeoisie sera trop fragmentée pour agir face à un bloc cohérent de résistance. Ce n’est pas forcément gagné, mais je crois que ce sont des perspectives infiniment plus positives que celles de ces vingt dernières années. Ces élections montrent qu’on en est pas encore à ce stade, que la révolution n’est pas encore là, mais les perspectives existent.
[mise à jour (13/12/11)] Sadri Khiari, qui avait écrit il y a quelques années le très chouette Pour une politique de la racaille, fait une analyse détaillée des élections en Tunisie: Tunisie: commentaires sur la révolution à l’occasion des élections. Je le met en lien ici parce que je trouve que les deux textes se complètent pas trop mal (mis à part qu’il a infiniment plus d’adresse théorique que moi, mais bon, on fait ce qu’on peut
).
Posted: novembre 28th, 2011 | Author: murmures | Filed under: Traduction(s) | No Comments »
[Le texte qui suit est une traduction d'un texte publié aujourd'hui sur Jadaliyya par Hesham Sallam (voir la liste de ces articles sur Jadaliyya, en anglais), un chercheur. Le texte original comporte beaucoup de liens en anglais et en arabe que j'ai supprimé de la traduction, étant donné qu'ils ne disposaient pas d'équivalents en français. Les textes que j'ai traduit ces derniers jours peuvent néanmoins servir de références par rapport à ce texte, ainsi que ce texte sur les institutions sécuritaires, un peu plus vieux. Concernant les élections, si vous lisez l'anglais, The Arabist est une bonne référence, avec, notamment, une carte des principaux partis.]
La réapparition de manifestations massives en Égypte, sur la place Tahrir mais aussi ailleurs dans le pays, a soulevé, pour les observateurs et observatrices extérieur-e-s, beaucoup de questions au sujet de ce qui a été souvent décrit comme « la transition démocratique de l’Égypte« . Beaucoup se demandent comment l’Égypte pourra progresser dans son « voyage vers la démocratie » quand la persistance de manifestations et d’occupations longues paraît « empêcher » les premières élections post-Moubarak de l’Égypte de se dérouler, à partir d’aujourd’hui, pendant les trois prochains mois. En fait, cette impression correspond tout à fait à la rhétorique propagée par le CSFA [Conseil Supérieur des Forces Armées égyptiennes, qui gouverne actuellement le pays], qui dit que ces manifestations ne sont qu’un conflit entre les tahriristes, qui ne veulent pas que les élections aient lieu maintenant à cause de leurs perspectives limitées de succès, et le camp des « élections maintenant » du CSFA, appuyé par de nombreux partis politiques impatients de tenter leur chance dans des élections. Dans ce récit, les manifestant-e-s de Tahrir empêchent les égyptien-ne-s de choisir leur propre destin à travers des élections libres et équitables et de construire des institutions démocratiques. Beaucoup de médias internationaux ont adopté ce récit dans une de ses multiples versions, ramenant finalement la situation actuelle à: « l’Égypte est en crise et ses élections sont en danger« .
Cette perspective n’offre qu’une problématique pauvre, et ce pour de nombreuses raisons. La plus importante de ces raisons est qu’elle part que du principe que, plus que les forces de sécurité du régime du CSFA qui ont transformé la place en champ de bataille en cherchant à la vider par la force, ce sont les manifestant-e-s cherchant à occuper pacifiquement la place Tahrir qui sont responsables des violences récentes. Au-delà de la responsabilité de cette « crise« , cette histoire de « la place contre les élections » ne permet pas de voir le lieu réel de la bataille pour le changement se déroulant en Égypte et prend pour acquis que ces élections rapprocheront nécessairement le pays d’un système politique plus ouvert, pluraliste et à l’écoute des revendications de la Révolution du 25 janvier.
***
Pour comprendre la signification des élections à venir et son lien avec les événements qui se déroulent sur Tahrir et dans d’autres places, il est important de garder en mémoire le fait que la Révolution du 25 janvier n’était pas qu’une révolte contre le règne d’Hosni Moubarak. Elle était aussi un rejet sans ambiguïté de la « politique de l’establishment » des élites, pratiquée aussi
bien par l’ancien parti au pouvoir que par les partis et les groupes d’opposition autoproclamés. Durant les dix-huit jours qu’a duré le soulèvement qui a finalement vu tomber Moubarak, l’ancien président a remanié le gouvernement, promis de ne pas se représenter à la présidence et de ne pas y présenter son fils, promis de mettre en place des réformes constitutionnelles profondes, et entamé un dialogue avec des dirigeants de l’opposition. Les manifestations se sont néanmoins poursuivies puisque les mouvements de protestation qui participaient à ce soulèvement ont rejeté toutes les concessions de Moubarak et sont restées mobilisées derrière la seule revendication unitaire: irhal (« partez« ).
Le rejet de ces concessions en janvier ne reflète pas seulement un manque de confiance envers Moubarak et sa clique, mais aussi un manque de foi dans la capacité des dirigeant-e-s de l’élite oppositionnelle à promouvoir le type de changement que le peuple réclame. Pour beaucoup d’activistes, une des leçons amères apprises ces dernières années est que la politique de l’élite oppositionnelle de l’Égypte suit une logique très différente de celle des défenseur-e-s d’une réforme démocratique. Les dirigeant-e-s de l’opposition officielle ont montré à de nombreuses reprises qu’ils étaient prêts à abandonner leurs programmes de réformes, à abandonner n’importe quelle cause d’ailleurs, en échange d’avantages politiques très limités, comme quelques sièges au parlement ou la légalisation de leur parti. Pire encore, certains de ces dirigeants ont aidé de bon cœur le régime Moubarak à réprimer la contestation, que ce soit à l’intérieur de leurs partis ou même, parfois, dans d’autres espaces de la vie publique. Tout ceci a renforcé le sentiment que la politique officielle des élites, les partis, les parlements et les élections, ne pouvait pas constituer un moyen efficace de faire avancer des réformes profondes.
Cette conclusion a contribué en partie à l’émergence, au début des années 90, d’un nouveau secteur politique dans l’opposition, le secteur des mouvements protestataires, organisé de manière non-hiérarchique, en dehors des partis et des élections. La politique traditionnelle était laissée aux élites opportunistes et cooptées par le régime, et ces mouvements ont plutôt utilisé des tactiques conflictuelles comme les manifestations, les grèves et les occupations pour atteindre leurs objectifs politiques. C’est dans ce nouveau secteur de l’opposition que la première offensive a été préparée durant les manifestations du 25 janvier, ouvrant la voie au soulèvement de masse qui a renversé Moubarak. Ces mouvements ont complètement pris par surprise le PND [parti officiel de Moubarak avant la révolution, officiellement interdit depuis], l’opposition traditionnelle et les expert-e-s qui sondaient les élections et la politique officielle égyptienne pour y déceler des signes de démocratisation. Pour reprendre les mots de Dina Shehata [une chercheuse égyptienne en pointe sur l'analyse des mouvements sociaux], ces mouvement ont contribué au retour de la politique en Égypte. L’émergence de ces mouvements n’a pas amené mécaniquement la chute du régime Moubarak: beaucoup de ces mouvements ne s’orientaient pas au départ vers une contestation du système politique égyptien, et ce n’est qu’après avoir surmonté plusieurs obstacles sérieux que des poches d’oppositions solides ont commencé à se développer dans ce secteur. La montée en puissance des mouvements organisés de protestation a finalement transporté la politique égyptienne vers un nouveau champ politique, plus hostile aux manipulations du régime que la politique formelle des élites.
Tout ça pour dire que la vague actuelle de politique conflictuelle traversant l’Égypte est, depuis l’origine, en tension avec la vie politique officielle. Le fait que les « anciens » de l’opposition traditionnelle n’aient joué qu’un rôle mineur dans la direction du soulèvement de l’hiver dernier n’est donc pas surprenant. Que ces mêmes « anciens » soient à nouveau à l’écart et impuissants au milieu de cette colère venant de Tahrir n’est donc pas plus surprenant. En réalité, le miracle de la place Tahrir en 2011 n’est pas uniquement d’avoir vaincu Moubarak et sa clique et de leur avoir fait admettre leur défaite, mais aussi d’avoir contraint les dirigeants de l’opposition à suivre et à respecter la volonté de la place, après que ces mêmes dirigeants aient préféré pendant des années négocier des miettes avec le régime plutôt que de défendre des programmes de réformes.
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Le départ de Moubarak et la prise de pouvoir de l’armée a amené une nouvelle série de confrontations entre la politique des élites et cet activisme conflictuel qui se nourrit de la pression populaire tout en la renforçant. L’élément central de ces affrontements est la lutte constante entre le CSFA et la place Tahrir à propos de l’histoire de la Révolution du 25 janvier, et c’est cette bataille qui est actuellement en cours sur toutes les places publiques d’Égypte.
D’un côté, le CSFA a claironné sans relâche que la Révolution était victorieuse et qu’elle aurait échoué si l’armée n’avait pas décidé de se ranger aux côtés du peuple contre Moubarak. Dans cette logique, les mouvements de protestation doivent maintenant démobiliser pour rétablir une normalité politique et économique et pour obtenir satisfaction à travers la « politique des élites » : les partis politiques, les processus électoraux, la constitution et les parlements. L’idée est simple: Moubarak est parti, l’espace politique est maintenant libéré; la politique organisée, et non la place publique, est donc à présent l’endroit où exprimer ses revendications et obtenir réparation.
Beaucoup d’activistes et de mouvements ont rejeté cette version de l’histoire, et ont répondu que la Révolution était toujours inachevée et menacée par le CSFA et ses alliés. Illes ne voient pas, aujourd’hui, de raisons de se démobiliser: les institutions coercitives et les pratiques répressives de Moubarak sont toujours en place, les tribunaux militaires et les régimes d’exceptions sont toujours la norme, les manifestations et les grèves sont interdites, le CSFA continue de dominer et de manipuler le processus de transition à travers des constructions légales et institutionnelles, aussi bien qu’à travers des stratégies idéologiques de division, le gouvernement méprise les revendications des travailleurs et des travailleuses et leurs exigences sociales et économiques, et les outils de propagandes héritées de l’ère Moubarak travaillent toujours sans répit à calomnier les dissident-e-s anti-CSFA.
Dans cette perspective, le retour à une forme « normale » et officielle de politique obéissant aux règles du CSFA ne fait que figer une situation politique défavorable et ramène les luttes pour le changement de la place Tahrir au point de départ. L’argument est le suivant: une normalisation complète de la vie politique est hostile à ces mouvements sociaux, puisqu’elle ne fait que renforcer la position du CSFA, qui est de dire que la Révolution a rempli sa mission et que l’Égypte doit maintenant passer à autre chose.
Plus encore, le retour à la politique normale est en réalité une reconfiguration des rapports de force au sein de l’opposition. Cette reconfiguration se fait à l’avantage des « anciens », c’est-à-dire des partis et des élites qui disposent des ressources et de l’expérience nécessaire pour participer aux élections et obtenir une représentation, coupant l’herbe sous le pied des mouvements de protestation. Ceci a lieu à un moment où nombreux sont celles et ceux qui pensent que l’enjeu actuel du changement social en Égypte n’est pas de réaliser des élections libres et équitables, mais de donner à ces élections de la profondeur et du sens, en s’attaquant aux centres bureaucratiques du pouvoir, en enlevant à ces institutions la possibilité d’imposer une direction à la transition en cours, et en les passant sous le contrôle d’un gouvernement civil.
Une de ces bureaucraties est le CSFA lui-même, qui continue de manipuler cette « transition » afin d’en limiter la portée et de préserver les privilèges économiques et politiques traditionnels de l’armée. Récemment, le CSFA a appuyé la volonté du gouvernement d’imposer des « principes supra-constitutionnels » qui, s’ils avaient été acceptés, auraient placé les budgets de l’armée elle-même et des nombreuses entreprises qu’elle contrôle en-dehors du contrôle parlementaire et du regard du public. Un autre de ces centres bureaucratiques du pouvoir est le ministère de l’Intérieur. La quantité incroyable de violence employée par les forces du ministère de l’Intérieur contre des manifestant-e-s désarmé-e-s lors des événements récents démontre que cette institution n’a quasiment pas été réformée depuis le départ de Moubarak et continue d’utiliser les mêmes pratiques répressives que sous le régime précédent. Le ministère de l’Information est une autre de ces institutions bureaucratiques au cœur du pouvoir, avec ses organes officiels de propagande qui continuent à stigmatiser toute contestation politique d’une manière quasiment identique à celle adoptée pendant le règne de Moubarak (par exemple, en dépeignant systématiquement les manifestant-e-s anti-CSFA comme des voyous et des agents de l’étranger). La liste de ces centres de pouvoir ne rendant de comptes à personne compte aussi le ministère des Finances, ainsi que d’autres institutions prenant des décisions économiques affectant la vie de millions d’égyptien-ne-s sans aucune forme de consultation publique ou de transparence.
La persistance de tous ces problèmes explique, à celles et ceux qui se demandent encore, la raison pour laquelle les manifestations n’ont pas cessé en Égypte, pourquoi les foules ne se sont pas calmées depuis février, et pourquoi elles sont retournées sur les places publiques alors même que le pays va bientôt connaître sa première élection pluraliste depuis la fin de Moubarak. Les affrontements récents entre les manifestant-e-s et la police ne sont pas des prises de becs entre les forces de l’ordre et des groupes précis d’individu-e-s. Elle sont plutôt le symptôme d’un problème global: les forces sécuritaires n’ont pas changé leurs méthodes depuis la chute de Moubarak. Plus largement, ces échauffourées montrent que le CSFA a limité l’étendue des réformes réalisées au sein des institutions gouvernementales et des bureaucraties opaques, tout particulièrement au sein du ministère de l’Intérieur.
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Posted: novembre 25th, 2011 | Author: murmures | Filed under: Traduction(s) | No Comments »
[Je traduis ici un texte du 22 novembre du journaliste vivant au Caire Issandr El Amrani, du (passionnant), mais en anglais, The Arabist. Je trouve qu'il apporte un peu de contextualisation dans les nouvelles que je fais passer ces derniers temps, et qu'il montre comment les dernières annonces du gouvernement militaire ne répondent à rien du tout.]
Voilà, le maréchal [Tantaoui, dirigeant du conseil militaire égyptien qui dirige actuellement le pays] a fait son discours, et, divine surprise, c’était un discours inintéressant qui n’offrait aucune perspective pour apaiser les foules de Tahrir. Le discours amenait assurément une concession significative en mentionnant en passant que le CSFA [Conseil Supérieur des Forces Armées égyptiennes, qui dirige actuellement le pays] était prêt à organiser des élections présidentielles en juillet. Cette concession devait être le clou du discours. Ça aurait mieux marché si cette annonce avait été faite par un nouveau gouvernement crédible, ou au minimum par un nouveau premier ministre crédible, qui aurait assuré qu’il avait une indépendance réelle. Ça aurait mieux marché si quelques têtes avaient été offertes à la foule pour les violences des derniers jours.
Aujourd’hui [le 22 novembre, donc], je suis allé à l’endroit où les affrontements avaient lieu, et j’en suis ressorti avec l’impression étrange que les affrontements sont entretenus par les manifestant-e-s et pas par la police, qui se contente actuellement d’empêcher les protestataires d’atteindre le ministère de l’Intérieur sur la rue Lazoughly. Les policiers sont violents, mais sont sur la défensive, même si beaucoup de manifestant-e-s pensent que les forces de l’ordre essaient de les empêcher de retourner sur la place. Les policiers paient leurs excès répressifs de ce week-end.
En fait, il y a là-bas une ambiance de sacrifice. Tout le monde est excité et veut participer, tout le monde veut avoir sa chance d’être un-e héros. Les gens sont en colère, et c’est justifié. Mais cette dynamique est actuellement sans limite, et les foules veulent connaître à nouveau la satisfaction de janvier: la satisfaction de voir tomber l’homme qu’elles ont dans le collimateur.
La situation est actuellement hors de contrôle. La coordination qui existait sur la place Tahrir en février n’existe plus. Penser trouver une réponse précise à de telles émotions pour faire émerger une solution est naïf. Par exemple, vendredi dernier, les Frères Musulmans et les salafistes ont organisé une grande démonstration de leur opposition aux amendements supra-constitutionnels de l’armée, et ont immédiatement perdu le contrôle des manifestations qu’ils avaient déclenché (mais je ne voudrais pas me répéter [en anglais]).
Ce matin, personne ne pensait qu’autant de gens seraient là ce soir, alors imaginez combien de gens pourraient être là vendredi. A ce stade, la situation ne pourrait s’apaiser que de deux manières: un usage massif de la force par la police et par l’armée, ce qui semble peu probable là tout de suite, ou un geste bien plus grand de Tantaoui, un geste qui manifesterait une vision convaincante pour le futur de l’Égypte.
Je n’aime pas parler de ce qu’il faudrait faire, parce que je ne suis pas égyptien, et que les égyptien-ne-s n’aiment pas que des étrangers leur disent quoi faire. Des options ont été envisagées pour un gouvernement d’unité national, et je crois comprendre qu’El Baradei, qui a refusé de rencontrer le CSFA aujourd’hui (ça c’est de l’intuition politique !), ne veut pas être nommé premier ministre par les généraux. Ce couillon arrogant veut un mandat populaire et des garanties de non-interférence !
D’autres idées flottaient dans l’air aujourd’hui, comme un transfert du pouvoir à l’autorité judiciaire, ce qui ne me semble pas très malin, même si un homme comme Ahmed Mekky a une certaine popularité. Et je ne sais pas si l’armée accepterait de confier comme ça, sans garanties, le pouvoir à un conseil présidentiel civil.
Tantaoui pourrait démissionner de son ministère de la défense, et Sami Enan prendre le relais. Mais je ne sais même pas si ça suffirait à mettre fin aux manifestations.
Peut-être que ce qui est nécessaire, c’est une de ces options combinée avec de réelles excuses pour la mauvaise volonté de ces deux derniers moins. Un geste révolutionnaire, comme l’arrêt de l’actuel procès Moubarak, et son remplacement par un vrai procès révolutionnaire d’anciennes personnes-clés du régime. Une vraie justice pendant la transition. La nationalisation des possessions d’anciens acteurs-clés du régime (comme ça a été fait en Tunisie), et l’utilisation des sommes acquises pour financer un fond pour les martyrs. Une vraie tentative de changer le contrat social.
L’échec de la transition de ces neuf derniers mois n’est pas que de la responsabilité du CSFA. Elle est de la responsabilité d’une bonne partie de la classe politique qui n’a rien dit quand d’anciennes figures clés du régime ont été laissées tranquilles pendant des mois, et que Moubarak était à Charm el-Cheikh avec ses fils. Elle est de la responsabilité d’une élite égyptienne qui a retrouvé son mode de vie privilégié et qui n’a rien fait pour répondre aux injustices sociales du pays; je n’aime pas toujours comparer avec la Tunisie, mais, là-bas, le secteur privé, les syndicats et le gouvernement se sont retrouvés et ont négocié des augmentations généralisées de 10 à 15% des salaires. Ils ont ramené [pour l'instant ?] la paix sociale en renégociant le contrat social.
En Égypte, on a l’impression que les classes supérieures ont complètement ignoré les racines sociales du soulèvement de janvier, et sont, en même temps, revenu à une politique de patronage, où les partis et les mouvements essaient d’acheter les pauvres avec de l’assistance et de la viande pas chère pendant l’Aïd. Les gens ne veulent pas la charité, illes veulent des droits sociaux. Ça aussi c’est politique: il ne s’agit pas de mauvaise gestion économique, il ne s’agit pas d’un soulèvement des pauvres, il s’agit d’une vision politique pour une économie sociale.
Que ce soit à propos de la violence policière, du changement social ou de la politique, mon impression c’est que les égyptien-ne-s veulent avoir le sentiment d’avoir eu vraiment une révolution. Pour rallier les gens de Tahrir, il faudra leur donner ce sentiment.
[mise à jour (26/11/11)] Les camarades d’Égypte Solidarité publient un témoignage de la place Tahrir, daté du 23: « En direct de Tahrir » – Témoignage et appel à rejoindre les manifestants.