Pièges théoriques (II)

Posted: septembre 2nd, 2009 | Author: | Filed under: Murmures | No Comments »

Pour continuer autour de cette question des pièges théoriques, je vais jetter un oeil à un texte de Mao des années 60 qui avait commencé à me faire réfléchir là-dessus.

Le texte s’appelle De la juste solution des contradictions au sein du peuple (tout un programme …), il est lisible ici, et il fait partie des textes de Mao réédités récemment en version papier aux éditions La Fabrique (plus d’infos ici). Au vu du titre, le thème du texte est clair: il s’agit de parler de la "résolutions des contradictions", plus particulièrement des contradictions à l’intérieur du "peuple", même si le texte parle aussi de "nos ennemis".

Quel est ce "peuple" dont Mao parle ? Assez simplement, "à l’étape actuelle" (par opposition à d’autres moments historiques), le "peuple" en Chine, c’est "toutes les classes et couches sociales, tous les groupes sociaux qui approuvent et soutiennent [l’]édification [socialiste]", et qui, encore plus, "y participent" (tout ce que je cite pour l’instant se trouve au début du point 1 du texte). Pour enfoncer le clou et rendre les choses encore plus claires, Mao ajoute que, logiquement, "toutes les forces sociales qui s’opposent à la révolution socialiste […] ou s’appliquent à la saboter, sont les ennemis du peuple". Qui réalise la révolution socialiste ? Le gouvernement de la République Populaire de Chine, évidemment: ainsi, "notre gouvernement populaire est l’authentique représentant des intérêts du peuple". Aux deux termes qu’il connectait au départ, "socialisme" et "peuple", Mao en lie donc deux autres, qui sont "gouvernement" et "intérêts". Le peuple, c’est la partie de la société qui soutient la construction socialiste, et les intérêts du peuple sont représentés par le gouvernement socialiste. Tout le texte tourne autour de ça: la "résolution des contradictions au sein du peuple" qui donne son titre au texte est possible parce qu’il y a une "identité fondamentale des intérêts du peuple", c’est-à-dire que le peuple a des intérêts clairement identifiables, déterminables, sans ambiguïtés ni contradictions. Le fait que le gouvernement et les dirigeants socialistes puissent être en contradiction sans que ce soit insurmontable n’est possible que grace à cette identité des intérêts du peuple, qui permet de trancher les conflits. Dans le reste du texte, Mao ne fait d’une certaine manière que développer ce schéma de départ.

Ce schéma est particulièrement clair, sauf qu’il fonctionne de manière circulaire: le peuple est défini en fonction du socialisme, et le socialisme en fonction du peuple. Les deux termes se retrouvent ainsi liés ensemble sans que l’un ne puisse expliquer plus précisément l’autre: le peuple, c’est la fraction de la société qui appuie le socialisme, qui est lui-même la réalisation des intérêts du peuple, qui est la fraction … on pourrait continuer longtemps comme ça, en circuit fermé. L’effet de ce circuit fermé est de créer un outil de pouvoir particulièrement efficace: toute attaque contre le gouvernement socialiste peut devenir une attaque contre les intérêts du peuple, donc contre le peuple lui-même, ce qui conduit à devenir un-e ennemi-e du peuple, et à subir en tant que tel la "dictature populaire" que Mao décrit dans la suite du point 1; inversement, il est parfois nécessaire de faire comprendre au peuple ses intérêts, de "l’éduquer au socialisme", voire même de le remettre dans le droit chemin par la force s’il le faut, c’est-à-dire s’il se fait du mal à lui-même en oubliant temporairement ses vrais intérêts. Le texte est écrit en 1957, un an après l’insurrection de 1956 en Hongrie qui a été écrasée par l’Armée Rouge, et Mao dit clairement ce qu’il pense de tout ça en rappellant que se "dresser contre le gouvernement populaire" est "contraire aux intérêts des masses populaires". Même si "une partie des masses" a participé à cette insurrection, c’est qu’elle était "trompée par les forces contre-revolutionnaires" et, au final, c’est le peuple lui-même qui en a "pâti". Pour reprendre les mots de Mao, cette association "gouvernement socialiste" = "intérêts du peuple" est une arme de "lutte idéologique" très efficace.

En fait, que ce soit à l’intérieur du peuple ou entre le peuple et ses ennemi-e-s, les contradictions, bien que "différentes" dans les deux cas, ce qui est le point que Mao essaie de développer dans ce texte, ne peuvent être résolues que par "l’unité", unité rendue possible par "l’identité fondamentale des intérêts du peuple" dont j’ai déjà parlé plus haut. On reconnaît les ennemi-e-s du peuple par qu’illes sont hostiles au socialisme, et donc hostiles aux intérêts du peuple, et on tranche les questions internes au peuple en trouvant la ligne juste, en "séparant le vrai du faux", ce qui ne peut être fait qu’en trouvant les intérêts du peuple. En mettant ainsi en avant les intérêts du peuple, critère central pour juger de tout, Mao se met en position d’être interprète et juge de toutes les situations puisque ces fameux intérêts du peuple ne sont jamais définis clairement et que ce n’est pas le peuple lui-même qui peut exprimer ses intérêts puisqu’il les perd parfois de vue (là encore, l’exemple de la Hongrie est utile). A partir de cette position, Mao peut à la fois refuser le "gauchisme" qui divise le peuple en voyant des ennemi-e-s là ou il n’y en a pas pas et le "droitisme" qui cède à la bourgeoisie en la voyant comme une partie du peuple alors qu’elle est l’ennemie du socialisme: les deux lignes ne reflètent pas les intérêts du peuple, elles ne sont donc pas des lignes justes. Il jouera magistralement cette partition pendant la Révolution Culturelle des années 60, puisqu’il réussit à ce moment à tenir à la fois le rôle de plus grand agitateur de Chine, de président de cet Etat précis qui est attaqué pendant l’agitation de cette période, et de vieux leader qui siffle la fin de la récré en mattant l’agitation, tout ça sans jamais être attaqué directement.

C’est dans ce texte que j’ai pensé pour la première fois à cette idée de piège théorique, même si je n’avais pas encore mis de nom dessus. Mao construit tout un terrain théorique qui l’avantage énormément puisqu’il ramène tous les problèmes politiques, éthiques, toutes les divergences, à une interprétation, une évaluation des "intérêts du peuple" qu’il est en position idéale pour faire, puisqu’il bénéficie de la parole peut-être la plus écoutée de Chine à cette époque. Ce que je vois en commun dans les deux mécanismes théoriques dont j’ai parlé ici, c’est à dire celui de Debord et celui de Mao, c’est leur effet de créer un terrain théorique qui fonctionne à merveille pour donner une position de pouvoir.

  1. Le terrain théorique créé est dans les deux cas très large, il inclut presque tout (le Spectacle, c’est toute la réalité chez Debord; la ligne juste de Mao qui est la ligne "populaire", est valable au niveau politique, artistique, social, …), ce qui permet de porter la critique un peu partout et donc d’amener les gens sur son terrain.
  2. Malgré le fait que le terrain soit englobant, il y a toujours une frontière, une ligne entre un intérieur et un extérieur, et cette ligne est vraiment fondamentale. Chez Mao, il s’agit de savoir qui est membre ou ennemi du peuple, chez Debord de savoir quel vie est authentique, vraie, et quelle autre est spectaculaire-marchande.
  3. Au final, cette frontière n’est pas déterminée par des critères très précis, ce qui la laisse flottante, inquiétante; elle peut donc fonctionner facilement pour inclure ou pour exclure. Les intérêts du peuple peuvent évoluer vite chez Mao, et Debord peut prouver potentiellement trouver dans toute chose un côté spectaculaire.

Ca ne fait pas encore une définition précise de ce que j’appelle un piège théorique, mais je crois que ça fait un point de départ. Dans les deux cas, je crois que ces pièges théoriques fonctionnent très bien pour donner une position centrale à la personne qui l’utilise, et pour lui permettre de la garder, et, comme je l’ai dit avant, je crois que c’est le rôle essentiel d’un piège théorique, de fonctionner comme un outil de pouvoir. Je ne compare pas Debord à Mao en terme de pouvoir: Mao a bien sûr disposé d’infiniment plus de pouvoir que Debord dans son existence, mais je crois que les mécanismes théoriques qui les ont aidé à disposer d’une aura de leader et de la préserver au sein d’une avant-garde politique sont assez proches.

Oops, j’ai encore fait long, je vais donc continuer dans un troisième article, où j’arriverais (enfin) à reparler de Tiqqun cette fois, je crois bien.



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